vendredi 19 septembre 2014

cinéma marocain: nouvelle donne

Mutations
…Et pendant ce temps là, le cinéma continue. Le cinéma marocain continue de creuser son sillon, en effet, malgré un contexte institutionnel pour le moins flou…à ne pas comprendre dans le sens du flou artistique, mais plutôt politique. Oui carrément. C’est désormais un secret de polichinelle de dire que depuis au moins deux ans, le cinéma subit, par défaut, une sorte de blocage tendant à perturber son élan. Les initiatives tapageuses qui ont été lancées sous prétexte de régulation du secteur ont été une manière de rétrograder de vitesse, comme on dit pour un véhicule. Le silence officiel sur la question des salles de cinéma qui se réduisent à vue d’œil est une position politique implicite : pour ne pas attaquer le cinéma frontalement, après l’échec et le ridicule  des tirs d’artillerie idéologique à partir de concepts stupides tel l’art propre, on cherche pernicieusement à étouffer le cinéma par en bas, en fermant les yeux sur la fermeture des salles ; rêvant de se réveiller un jour avec un pays, pâle copie de « da3ichland », sans cinéma et sans imaginaire ; sans rêve et sans évasion…sauf que le cinéma est une espèce mythologique ; elle simule la disparition pour mieux apparaître. Tel le phénix de la légende… 
Le cinéma, encore une fois, continue. En opérant une mutation en profondeur. Un nouveau cinéma marocain est en train d’éclore, d’advenir. Un cinéma nouveau porté par une nouvelle génération. C’est la mutation stratégique qui va transformer radicalement le paysage. C’est une hypothèse facilement vérifiable par un chercheur objectif. Or le discours d’escorte du cinéma se contente de ressortir à chaque occasion sa litanie sur le quantitatif et le qualitatif…alors qu’un changement qualitatif est en passe de devenir la donne majeure et la caractéristique fondamentale de la profession cinématographique au Maroc. Plusieurs indices vont dans ce sens, en premier lieu l’éclipse de toute une génération, celle des années 60 et 70 au bénéfice de nouvelles générations arrivées dans le sillage des années 90. On peut partir d’un paramètre institutionnel qui malgré les limites que l’on peut y déceler reste un indicateur essentiel dans ce sens. Il s’agit d’une lecture transversale des palmarès accumulés du festival national du film. Si l’on prend le critère du Grand prix du FNF sur les dix dernières années, on relève des constatations qui confirment l’hypothèse de la prise du pouvoir symbolique dans la profession du cinéma par une nouvelle génération. Quels sont les noms que nous retrouvons en tête du podium depuis 2005 ? (Date à partir de laquelle le festival va s’institutionnaliser en s’installant définitivement à Tanger). Yasmine Kessari, Ahmed Maanouni, Nabil Ayouch, Mohamed Mouftakir, Hakim Belabbès, Laila Kilani, Nordine Lakhmari, Kamal Kamal. Si on élargit le podium à la deuxième place, on verra l’apparition des noms de Faouzi Bensaïdi, Hicham Lasri, Mohamed Achaoer….en d’autres termes, la dernière apparition d’un représentant des premières générations remonte à 2007 avec Ahmed Maanouni avec son titre prémonitoire, Cœurs brûlés !
Le palmarès n’indique pas forcément les tendances réelles ; il obéit parfois à des contraintes contextuelles…mais il reste un indice conforté par le suivi de la réalité du terrain. Dans l’autre « palmarès » celui du guichet, deux noms émergent : Brahim Chkiri et Mohamed Ahed Bensouda…

 Autant d’éléments structurels qui autorisent à penser qu’une génération est en train de décrocher en termes d’expression d’imaginaire et de renouvellement esthétique. Déjà le court métrage est en train de réussir sa mutation avec les grandes lignes qui s’installent. Et pour le long métrage, le prochain rendez-vous du festival national va encore accentuer l’expression de cette mutation. Il s’agit d’être attentif aux signes annonciateurs des temps nouveaux.

dimanche 14 septembre 2014

Regain

Les ciné-clubs, le retour?
le jury Reggab

La fédération nationale des ciné-clubs vient d’organiser la sixième édition de son université d’été. Un rendez-vous qui a tenu globalement ses promesses et a répondu aux attentes de ses initiateurs, notamment le bureau fédéral fier de présenter un premier bilan chiffré avec le nombre de participants qui avoisinent la centaine représentants une trentaine de ciné-clubs. Une fierté toute légitime, car la FNCCM revient de loin. Créée en 1973, cette structure a forgé sa réputation  par son indépendance et par son dynamisme ; elle a connu ses années de gloire durant la décennie des années 70 pour voir son déclin entamé avec les années 80 « le moyen âge » de la culture…pour vraiment se contenter de végéter, vivoter les années suivantes. La crise était complexe. Elle était à la fois dans le sujet et dans l’objet. La fédération des ciné-clubs laminés par des querelles intestines n’avaient pas vu ou n’avait pas pu voir venir les métamorphoses qui ont touché son champ d’action.  A la fois en amont puisque l’économie du cinéma lui-même a imposé de nouvelles règles de circulation des films et en aval avec l’arrivée de l’ère de la consommation « domestique » des images. Le cinéma est passé de la sphère publique, lieu de prédilection du spectateur cinéphile et potentiel membre du ciné-club, à la sphère privée. Le cinéphile n’est plus ce citoyen impliqué dans sa ville, mais un individu soucieux de son confort « tribal ». Le Maroc était entré dans l’époque postmoderne, réticente à toute pensée globalisante et prétendant à la totalité. Caractéristiques majeures du discours cinéphile de la belle époque.
Aujourd’hui, après de laborieuses expériences qui ont permis – au mieux - de sauvegarder la structure, nous assistons à un regain (pour reprendre le titre d’un film de Marcel Pagnol, diffusé justement dans le cadre des ciné-clubs) d’activités et un dynamisme venant d’en haut principalement. Car à la base, la pratique des ciné-clubs est ramenée le plus souvent à l’organisation de rencontres épisodiques voire se contentant d’une manifestation cinématographique annuelle drainant quelques stars locales. Il est révolu le temps du rituel dominical de la séance hebdomadaire qui réunissait les adhérents, ponctuels, attentifs et désireux de découvrir le monde (et rêver de le changer) à travers son cinéma. D’où une conséquence majeure qui caractérise le paysage cinématographique, le repli de la culture cinéphilique, aucune structure n’étant venu combler le vide laissé par les ciné-clubs. C’est le déficit que tente de combler le bureau de la FNCCM en multipliant les rencontres thématique et surtout en annonçant son intention de faire de son université d’été son activité phare, son emblème.
La sixième édition a connu un succès certain malgré les aléas traditionnels de la logistique. C’est la première tache à laquelle il faut s’astreindre désormais : assurer des conditions de projection optimales pour les films programmés; l’éducation du regard inscrite dans les gênes d’un ciné-club passe par là ! C’est la condition sine qua none de la réussite d’une rencontre de cinéphiles. En outre, il nous semble que la programmation générale souffre d’une surcharge thématique…cela donne l’impression d’une véritable boulimie ; comme pour rattraper  le temps perdu. L’organisation d’un concours de courts métrages au sein de l’université crée une ambiance de compétition incompatible avec l’esprit d’une université d’été. Pourquoi ne pas consacrer au concours Reggab du court métrage, une plage propre dans le calendrier et préserver le caractère strictement cinéphile de l’université d’été. Cela aura des répercussions sur l’économie générale du programme : le master class et la table ronde avaient pâti du manque de temps. Lançons un débat à ce propos !

mercredi 10 septembre 2014

Ma solidarité et ma sympathie à Najat et Munir

A la 77ème minute du match officiel, qualificatif pour l’Euro 2016, entre l’Espagne et la Macédoine, le jeune Munir Haddadi a fait son entrée sur la pelouse du stade de Valencia portant le maillot numéro 19 des couleurs de la Roja. C’était l’événement dans l’événement. L’Espagne a eu gain de cause deux fois. Elle a brillamment remporté le match en s’imposant par un score large (5-1) et elle a réussi à capter l’itinéraire du jeune prodige barcelonais en le connectant définitivement au destin de l’équipe espagnole. Le jeune Munir paraissait tout ému en enfilant son maillot et en écoutant les dernières consignes de son coach, le vétéran Del Bosque. Sa prestation relevait d’une simple formalité, il n’était pas franchement, ce soir là, attendu en termes techniques. D’ailleurs, il était entré dans une configuration tactique où il était en concurrence avec Silva et son collègue du Barça, Pedro.  L’enjeu véritable de son entrée en scène relevait de l’extra-footballistique. C’était le symbole qui était consacré. Un passage. Une inscription dans une nouvelle identité. Un choix qui en dit long sur les nouveaux rapports identitaires qui caractérisent le monde issu de la globalisation.  Munir était déjà espagnol ne l’oublions pas (il est né à Madrid) ; mais ce soir-là il a donné à cette appartenance une nouvelle légitimité inspirée de l’esprit du temps.
Face à cette image, ma réaction était mitigée. Double en fait. De la frustration certes, de ne pas voir ce joueur prometteur venir renforcer le nouvel élan des « vertd et rouges » mais de la fierté aussi car on continuera de dire à chaque prouesse de ce jouer talentueux, « Munir d’origine Marocaine ». Sur cette voie nous lui souhaitons tout le succès du monde ; qu’il devienne le Zidane des nouvelles générations. Il sera toujours quelque part marocain ; et cela rien ne lui enlèvera. Evitons donc les règlements de compte stupides et haineux ou les jugements hâtifs comme qui ceux qui évaluent son geste à l’aune du patriotisme. Il mérite tout le respect et l’estime qui siéent à sa valeur, à sa prestation et ses comportements futurs.
De l’autre de côté des Pyrénées, c’est une « Marocaine » cette fois qui déchaîne des réflexes quasiment haineux et belliqueux. C’est la ministre française, d’origine marocaine, de l’éducation nationale, Najat Belkacem. Elle a subi depuis na nomination une avalanche d’attaques, d’insultes, de  rumeurs… de nature sexiste, raciste, misogyne. On est allé jusqu’à falsifier des documents officiels de son département pour lui faire attribuer des positions que ne sont pas les siennes.
 « Elle est attaquée et injuriée sous divers angles : pour ce qu’elle pense, pour ce qu’elle a fait en tant que ministre des droits des femmes, pour ce qu’elle est, une jeune femme française d’origine marocaine. Sont ainsi visés ses idées, son action, son parcours, sa personne.
Nous tenons à affirmer notre entière solidarité avec Najat Vallaud Belkacem, conscientes qu’à travers elle, est aussi gravement mis en cause ce que doit être l’égalité républicaine, c’est-à-dire l’égalité entre les sexes, entre les origines, entre les personnes. »
C’est ce qu’on peut lire sur une pétition qui circule pour lui témoigner soutien et solidarité. Nous faisons nôtre cette démarche à l’égard de ces nouveaux symboles ; ils contribuent à réécrire autrement la logique d’appartenance à un territoire et expriment la dynamique identitaire qui forge, dans la douleur certes, la configuration d’un nouveau monde.
Mohammed Bakrim


vendredi 5 septembre 2014

les ciné-clubs en conclave à Mohammedia

Recherche cinéphilie désespérément



La fédération nationale des ciné-clubs (FNCCM) réunit son université d’été  du 4 au 7 septembre dans la ville côtière de Mohammedia. Un espace porteur d’inspiration certaine puisque la ville n’est pas seulement l’expression de la modernité marocaine mais à une tradition historique, celle d’abriter des rencontres décisives y compris dans l’histoire des ciné-clubs avec notamment un célèbre stage au début des années 70 animé par N. Sail et Abdellah Laroui !!!!
C’est d’ailleurs face à ce lourd héritage que la FNCCM cherche toujours un nouveau démarrage. Les choses ont évolué et les ciné-clubs ont connu une dure période de traversée de désert. Situation générant un nouveau paradoxe : au moment où la production cinématographique nationale connaît un réel dynamisme, la cinéphilie a pratiquement disparu de l’espace public. Des générations entières arrivent aujourd’hui à la pratique cinématographique voire à la profession carrément par le seul biais de la technologie sans background culturel !
C’est certainement le souci et plus sûrement encore l’objectif implicite de ce retour à la vie de l’activité des ciné-clubs, du moins par le haut,  à savoir par la redynamisation de l’action de la FNCCM. La formule de l’université d’été a été initiée en 1993, elle en est aujourd’hui à sa sixième édition. Le programme proposé aux animateurs invités est riche et diversifié même s’il pose des questions de « pertinence » au sens pédagogique du terme.
L’une des séquences phares de cette édition est l’hommage rendu à des figures historiques des ciné-clubs. Saad Chraïbi, l’un des rares cinéastes en exercice à être l’émanation des ciné-clubs ; pendant longtemps il a animé et dirigé un ciné-club et a été membre fédéral. Hassan Ouahbi, une figure de la culture cinématographique à Marrakech, véritable mémoire vivante du cinéma marocain. Discret et serviable, il est de toutes les rencontres où l’on défend le cinéma à l’école. Il anime et dirige un ciné-club scolaire qui est une vraie réussite. Mostafa Alouani qui a suivi la voie royale qui mène des ciné-clubs (notamment à Casablanca)  à la critique cinématographique. Travaille généreusement et avec passion  pour propager la culture cinématographique dans le milieu associatif.
Le programme de l’université d’été comprend également des séances-ciné-clubs, une master class autour de Saad Chraïbi, animée par Youssef Ait Hammou ; un concours de courts métrages dédié à la mémoire de Mohamed Reggab. Le jury de cette édition est d’ailleurs présidé par son fils, le cinéaste prometteur Younes Reggab.
Cédant à une pratique qui contamine toutes les manifestations de cinéma au Maroc, la FNCCM a programmé également des ateliers de « formation » au montage numérique, à l’écriture de scénario à la direction  photo…d’où la question de la pertinence que nous n’hésitons pas à poser : le rôle d’un ciné-club consiste-t-il à former à la technique du cinéma ou à initier à la culture du cinéma ? Le rôle d’un ciné-club est de promouvoir la cinéphilie, d’autant plus dans un contexte où la cinéphilie bat de l’aile et où les espaces dédiés au discours cinéphilique se réduisent comme peau de chagrin. En cédant à la mode du « tout technique » le ciné-club faillit à sa mission. Il aurait été plus pertinent me semble-t-il de faire revivre la mémoire cinéphile en demandant à Hassan, Saad et Mostafa de présenter au jeune public présent le film qui les a marqués dans leur longue carrière d’animateur de ciné-club.
Un ciné-club ne peut se substituer à une école de cinéma ; au contraire un ciné-club « civil » peut compléter le rôle d’une école de cinéma en remplissant les blancs et les trous de mémoire d’une formation technique. N’a-ton pad dit que « là » on forme des assistants à la réalisation et « ici » on forme des cinéastes !
M.B


vendredi 22 août 2014

Edgar Morin, Tariq Ramadan à Marrakech


Rencontre au sommet


Une rencontre inédite dont le fruit vient d’être édité en ouvrage. Le livre, Au péril des idées, les grandes questions de notre temps (Edition Presses du Châtelet, Paris, 2014, 282 pages) est en effet la résultante d’une rencontre au sommet entre deux grandes personnalités de la pensée contemporaine, Edgar Morin et Tariq Ramadan. C’est sous les auspices du philosophe et écrivain Claude-Henry Du Bord que le débat a été « arbitré ». L’image sportive est légitimée par le référentiel intellectuel et philosophique en principe complètement opposé entre les deux hommes et qui donne à leur rencontre une allure de vrai classico. Autre symbole fort le lieu qui a abrité ce duel n’est autre que la ville marocaine, Marrakech. Par son climat, par son « atmosphère générale », elle a assuré le succès de l’entreprise. Le maître de cérémonie, l’organisateur et l’animateur en quelque sorte de l’échange rapporte en avant-propos les conditions environnementales qui ont assuré le succès du débat ; il décrit ainsi le décor : « Pour notre entretien de Marrakech, les conditions étaient optimales. Aucune tension, un climat splendide, un lieu paisible et confortable avec une fontaine, pas de fâcheux, de bruits parasites…Tariq débarqué le matin de Londres, était à peine fatigué ; Edgar, en compagnie de Sabah Abouessalam, son épouse, affichait belle humeur (si habituelle chez lui), belle forme. Nulle appréhension, une empathie réciproque immédiate, une atmosphère détendue. Conditions idéales pour une première rencontre ».
Celle-ci avait eu lieu, en deux jours, au mois de juin 2013. Elle est donc inédite parce que c’est la première fois que les deux hommes confrontent leurs idées et elle est surtout insolite car elle met en scène deux figures intellectuelles issues de planètes différentes. Ne serait-se d’abord que sur un point précis, la religion. L’un, Edgar Morin est agnostique et l’autre croyant appartenant sur le plan biographique à une grande famille ayant marqué le mouvement panislamiques et faisant du credo religieux, l’un des leviers de sa pensée. Mais c’est une dichotomie réductrice. Edgar Morin surtout, se refuse à être enfermé à être enfermé dans un clan ; certes, dit-il, « je suis agnostique, mais je ne suis pas dans l’athéisme militant ». Auteur d’une soixantaine d’ouvrages traduits dans une trentaine de langues, Edgar Morin est notamment connu pour être le père de la pensée complexe. Il est aussi connu pour son universalisme et son ouverture d’esprit. Défendant la diversité culturelle aussi bien dans ses expressions géographiques qu’esthétiques et artistiques. Il a très tôt par exemple défendu la culture de masse, celle qui nourrit le quotidien des jeunes et des couches marginalisées…
Tariq Ramadan, lui est sur un autre registre ; plus jeune qu’Edgar Morin qui a 93 ans, il est souvent dans un interventionnisme souvent de nature polémiste. « Infréquentable » est l’étiquette qu’on lui colle en France ; ailleurs il jouit d’une grande réputation. Du Bord, l’animateur du débat le décrit ainsi au moment du débat « Tariq Ramadan étant à Marrakech plus connu et révéré qu’une star de Rock… ».
Le résultat de leur échange n’est pas la retranscription de diatribes ou de dialogue de sourds. Loin de tout esprit polémiste, l’entretien marqué par une élégance, une politesse et le respect mutuel. Du coup, ce qu’il a perdu en coup d’éclat dans le sens médiatique, il l’a gagné en profondeur et en consistance.
La réflexion peut être ramenée au titre générique Dieu, les hommes…et les femmes. La religion est abordée longuement notamment autour de sujets qui font l’actualité en France, mais très vite ils élargissent la problématique pour s’inquiéter par exemple de la montée du populisme en Europe et des fondamentalismes ou ce qu’ils appellent « les littéralismes » religieux un peu partout dans le monde et dans la sphère islamique en particulier.ils réfléchissent alors aux notions de reconnaissance et de dignité qu’elles concernent un individu, une minorité ou une nation…L’éducation apparaît ainsi dans leur approche commune comme le lieu décisif pour réformer les habitudes et favoriser une intégration en profondeur des communautés.
En termes didactiques, l’exercice auquel se livrent les deux penseurs est en somme une application réussie de leur théorie du respect et de la tolérance. « L’essentiel est autant dans la qualité du propos que dans le respect qui anime ceux qui le profèrent ».
Mohammed Bakrim 


jeudi 7 août 2014

Le festival du court métrage de Tanger en danger


Horizon incertain
la cinéaste palestinienne Nejwa Nejjar lors de ses débuts à Tanger

Les tangérois aiment parler de leur ville avec des métaphores empruntées au climat, notamment avec le fameux Cherqui qui marque les corps et les esprits…Aujourd’hui c’est un autre vent qui souffle sur Tanger et son festival de court métrage méditerranéen, un vent d’incertitude, pire que la brise venant de l’est puisque c’est un souffle qui vient semer le trouble et balayer un édifice prometteur.
De sources proches des organisateurs on apprend en effet que la prochaine édition (la 12ème) du festival du court métrage méditerranéen prévu en principe du 13 au 18 octobre 2014 risque tout simplement d’être annulée, faute de subvention. La commission installée par le ministre de la communication tergiverse en effet pour accorder les fonds nécessaires à l’organisation de l’un des festivals les plus prestigieux du pays. Réunie dernièrement à Rabat, la commission a cru intelligent de reporter sa décision pour le festival de Tanger arguant l’absence de moyens. Le budget traditionnellement alloué au festival du court métrage de Tanger tourne autour des trois millions de dirhams pour une programmation riche et diversifiée plus de 40 films en compétition officielle, une vingtaine de pays représentés, une quarantaine de journalistes nationaux et internationaux…bref un vrai événement culturel et artistique. L’année dernière déjà, le budget du festival a été amputé d’un bon tiers obligeant les organisateurs à revoir à la baisse leurs ambitions notamment au détriment d’une rubrique phare du festival, celle du Panorama du court métrage marocain, un moment fort et une vraie fête pour les jeunes cinéastes marocains qui transforment la séance de projection de leur film en une véritable avant-première pour fêter la présentation de leur travail à leurs collègues de la méditerranée. Crée en 2002 avec l’initiative du ministre poète Mohamed Al Achaari, ayant pris sa vitesse de croisière en 2004 avec l’arrivée de M. Saïl à la tête du CCM, soutenu activement par MM. Nabil Benabdellah et Khalid Naciri lors de leur exercice à la tête du département de tutelle, le festival a forgé ses lettres de noblesse et il est considéré à juste titre par de nombreux observateurs comme le plus grand rendez-vous du court métrage de la rive sud de la méditerranée.
Aujourd’hui c’est un tournant décisif que vit le festival ; une situation absurde en complète contradiction avec les attentes des jeunes marocains qui investissent le champ de la production cinématographique et qui voient dans le festival une formidable vitrine pour leurs travaux (depuis quelques années le festival a instauré une section ciné-école, présentant une sélection des courts métrages réalisés par les étudiants de cinéma) ; c’est en outre une situation en déphasage avec les orientations stratégiques du pays rappelées avec force lors du dernier discours du Trône qui appelle à réhabiliter « le capital immatériel » du pays. Les hésitations de la commission de subvention des festivals sont d’autant plus incompréhensibles qu’elle est, en principe, composée de compétences ayant vécu de près les atouts et les qualités du festival. Beaucoup de jeunes cinéastes marocains et méditerranéens, dont de nombreux palestiniens ont trouvé à Tanger un véritable tremplin qui a marqué positivement leur carrière. Revenir sur ces acquis en cassant cet élan est tout simplement un crime de lèse-majesté culturel. L’histoire n’hésitera pas à s’en souvenir dans ses appendices noirs.

Mohammed Bakrim

mardi 5 août 2014

Edgar Morin, le cinéma et le capital immatériel

                                         Mme Edgar Morin, Edgar Morin, Bakrim (Tanger, 2012)

C’est l’expression même de l’investissement pertinent dans le capital immatériel. En effet, les cérémonies marquant la célébration de la fête du trône de cette année ont donné lieu, entre autres, à deux faits majeurs : la teneur du discours royal, innovant dans sa forme et dans son contenu, et mettant en exergue la nécessaire mise en valeur de cette autre richesse du Maroc, son patrimoine immatériel…L’autre fait est arrivé comme en prolongement de cette nouvelle approche voire une des variantes possibles de sa mise en application, le Souverain a décoré un ensemble de personnalités appartenant à différents domaines de la vie publique dont l’intellectuel français, Edgar Morin, grand défenseur de la culture, des produits de l’imagination et des biens immatériels.
Le geste s’inscrit certes dans une tradition fortement ancrée dans le rituel royal, mais cette fois, avec l’appel du Souverain à réhabiliter la dimension immatérielle dans les projets de développement, ce geste prend une autre dimension non seulement eu égard à l’importance d’Edgar Morin sur l’échiquier intellectuel international mais également et par un heureux hasard, par la nature même de ses travaux et la philosophie qui les portent plaidant en faveur d’une approche multidimensionnelle des stratégies de développement ; un développement qu’il a choisi de center autour du concept forgé dans les années 90 que résumé l’énoncé Pour une politique de civilisation. « C’est en 1994 que me vint l’idée de politique de civilisation, qui vise à réagir contre les effets pervers croissant engendrés par la civilisation occidentale, devenue mondialisée et mondialisante » ; c’était le prélude à une entreprise plus ample : chercher la voie susceptible de sauver l’humanité des désastres qui la menacent !
Edgar Morin a très tôt pris conscience, en tant que sociologue d’abord, de la nécessité d’élargir l’angle d’approche des réalités humaines très diversifiées et très complexes. Pour lui être sociologue consiste à s’imprégner des principes d’ouverture et de « tolérance » scientifique pour pouvoir saisir et penser les corrélations, les interactions entre les phénomènes économiques, sociaux, psychologiques, culturels, religieux, mythologiques…Dans son ouvrage fondamental, La voie, il pointe du doigt deux obstacles épistémologiques qui aveuglent la pensée européocentriste ;  c’est ce qu’il appelle les carences cognitives qui sont de deux types : les cécités d’un mode de connaissance qui compartimentant les savoirs, désintègre les problèmes fondamentaux et globaux, lesquels nécessitent une connaissance transdisciplinaire ; l’autre carence étant l’occidentalo-centrisme qui se donne l’illusion de posséder l’universel. En fait, souligne, Edgar Morin, ce n’est pas seulement notre ignorance qui peut amener nos erreurs d’appréciation mais également le type de connaissance que nous possédons. D’où sa démarche fondée sur la connaissance complexe. « La crise du politique est aggravée par l’incapacité à penser  et affronter la nouveauté, l’ampleur et la complexité des problèmes », écrit-il.
Cela s’inscrit chez lui dans une cohérence intellectuelle puisque très tôt, il orientait ses travaux vers les espaces périphériques de la pensée dominante. Il a toujours maintenu présent dans sa démarche analytique, comme les deux faces d’une même pièce, le niveau du réel et de l’imaginaire dans la construction de la personnalité ; très tôt aussi en tant que sociologue, il s’est intéressé aux différentes variantes de la production de l’imaginaire y compris la culture de masse, cette « sub-culture » que les élites refusaient, pendant longtemps,  d’intégrer au cursus universitaire. Il a ainsi contribué à élargir l’horizon culturel de la pensée moderne vers des « régions nouvelles » notamment le cinéma. Celui-ci lui offre l’occasion d’approcher l’importance de la diversité des cultures qui animent notre planète ; diversité qui ouvre la voie à un métissage prometteur. Dans le panorama qu’il brosse, il cite le cinéma marocain : « l’ère planétaire a constitué et développé une réalité transculturelle qui associe les différentes cultures en une culture mondiale à la fois une et diverse. Ainsi le cinéma, qui ne s’est pas seulement diffusé à travers le monde selon un modèle à l’origine hollywoodien mais a permis l’efflorescence de multiples et remarquablement divers cinémas nationaux, d’abord français, allemand et italien, puis japonais, sud-coréen, chinois, iranien, égyptien, marocain, sénégalais, ivoirien, etc., chacun étant à la fois assimilateur, original et créateur » ( in La voie, page 53). Une citation-reconnaissance qui instaure  le cinéma, en toute légitimité, comme image éloquente du capital « immatériel ». Il faut rappeler à ce propos que le cinéma en particulier et la culture en général, notamment le festival de la musique sacrée de Fès ont beaucoup fait pour l’ancrage marocain d’Edgar Morin. C’est un fidèle du festival international du film de Marrakech et il y a deux ans il a présidé le jury du festival national du film.

Le cinéma marocain est pour ainsi dire pionnier dans le vaste chantier de l’enrichissement du capital « image » de notre pays. Les théoriciens du management parlent du « capital immatériel », nous préférons pour notre part, parler du capital symbolique. Avec une composante essentielle depuis au moins une décennie, le cinéma. On peut même dire que c’est la forme artistique majeure du règne de Mohammed VI. Le cinéma est pour le nouveau règne ce qu’a été la chanson pour le précédent régime ! En congruence avec l’esprit du temps. Dans le marché mondial de la circulation des symboles, l’image cinématographique tient lieu d’arme absolue. Le Japon, La Corée du sud, l’Iran ont montré la voie. Le cinéma marocain n’est pas du reste. En Afrique, il est cité comme modèle. Au moment où le Souverain, grand cinéphile par ailleurs, incite les différents décideurs à élargir le concept de richesse à cet immense acquis qu’est la production de l’intelligence et de la création, il est opportun de rappeler l’urgence de soutenir la politique en vigueur en matière de production cinématographique et de lui offrir les moyens et l’opportunité d’appliquer son ambitieux programme notamment en matière de parc cinématographique et de mutation technologique.

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...