lundi 10 mai 2021

Hommage à Humbert Balsan (1954 - 2005)

 

Comprendre l’intériorité artistique de l’auteur - réalisateur


 
Yousri Nassr Allah, Hubert Balsan, Mohammed Bakrim

cinéma Colisée à Marrakech

“Cet homme est formidable”, me dit mon accompagnateur allemand à l’issue de l’entretien auquel il a assisté avec le producteur français Humbert Balsan. L’homme, en effet, séduit par ses immenses qualités humaines et par sa profonde connaissance du cinéma. Malgré un agenda très chargé, un membre du jury international de la Berlinale est très pris et très sollicité, Humbert Balsan a bien voulu nous accorder une interview entre deux projections et une multitude de réunions et de rencontres. Sa démarche de la production est largement explicite rien qu’à parcourir les titres de films qu’il a soutenus.

Dans un entretien qu’il avait eu la gentillesse de m’accorder alors qu’il était membre du jury, il en dit plus en soulignant que, pour lui, la production consiste à accompagner un auteur, à lui assurer les moyens pour “aller au plus profond de lui-même”. C’est en fait un producteur nourri de la grande tradition de cinéphilie qui caractérise la culture française. Il avait commencé très jeune en créant un ciné-club dans un établissement scolaire, puis il a enchaîne par jouer dans un film de... Bresson. Le passage à la production s’est fait dans la même logique, selon le même esprit: celui de l’amour du cinéma. Un amour qui transcende les frontières géographiques. Le nom de Humbert Balsan est automatiquement associé chez de nombreux cinéphiles marocains et maghrébins à Chahine et à toute la nouvelle génération de jeunes cinéastes de la sphère arabe.

Cet effort et cette ouverture viennent de recevoir une immense consécration avec le triomphe international d’Intervention divine du Palestinien Elia Suleiman. Humbert Balsan nous révèle aussi que si ce film a vu le jour c’est aussi grâce à l’apport du Maroc. Le Maroc justement qui fait partie de son programme de cette année. Il coproduit en effet le nouveau film d’Ismaïl Farrokhi. Le grand voyage avec Mohamed Majd dans le premier rôle. Il y a aussi le nouveau film de Chahine, La Rage au cœur, un film qui vient compléter la trilogie autobiographique chahinienne avec notamment un retour sur l’épisode californien ( les années de formation) complété par les évènements du 11 septembre. Il produit aussi, La Porte du soleil, la grande saga sur la question palestinienne que réalise Yousri Nasrallah à partir du roman du grand écrivain libanais Elias Khouri.

Et au-delà de tout cela, Humbert Balsan souligne son refus de certaines catégories qui partagent. “ Ce sont les qualités intrinsèques de l’auteur qui m’intéressent et non son origine ou son appartenance; la seule appartenance qui prime est le cinéma”. Il nous dit aussi son grand estime pour le Maroc et son souhait de voir le Festival international de Marrakech garder son magnifique élan avec un recentrage sur ce qui devrait constituer son essence, la convivialité et une place centrale d’un autre cinéma.

Comment devient-on producteur surtout quand on a commencé sa carrière au cinéma comme acteur ?

Humbert Balsan: Oui, le hasard a voulu que ma première expérience de cinéma ait été avec Robert Bresson dans Lancelot du lac en 1973,  ayant été moi-même cinéphile avant puisque j’ai créé un ciné-club dans le collège où j’étais fonctionnaire; j’étais donc très intéressé par le cinéma mais sans avoir l’idée que j’allais en faire une carrière. J’ai commencé comme interprète de Bresson; on m’a redemandé une seconde fois, ce qui était agréable surtout quand on a 19 ans. De fil en aiguille, j’ai travaillé dans un certain nombre de films, avec Jacques Rivette, Granier-Deferre, Pialat et bien d’autres...avec cette expérience de comédien, j’ai eu l’occasion de rencontrer de grands acteurs comme Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Bulle Augier, Bernadette Laffont, Géraldine Chaplin, etc. Sur le plan personnel, ce fut une expérience passionnante d’être au centre du dispositif comme acteur, devant la caméra, un metteur en scène et toute une équipe, ce qui m’a permis aussi de comprendre un certain nombre de paramètres du cinéma, à la fois dans son essence même et dans sa fabrication technique ; en fait, j’étais beaucoup intéressé par la mise en scène sans savoir comment s’y prendre et comment y arriver. Cependant, tout en continuant à jouer comme acteur (y compris quand je suis devenu producteur), j’ai été assistant à la mise en scène de Robert Bresson puis j’ai réalisé un court métrage que j’ai produit : un premier film, un court métrage de surcroît, par conséquent personne ne voulait le produire; ainsi j’ai découvert le métier de producteur et je dois dire que ça m’a beaucoup plu et j’ai même attiré l’attention d’un producteur qui a remarqué que je me suis pas mal débrouillé. Il m’a demandé de créer une société de production avec lui puisque la sienne battait de l’aile. Voilà très vite et très jeune, je me suis plongé dedans sans aucune expérience de production en commençant d’emblée par produire deux films. J’ai eu des dettes et quand on a des dettes, on est obligé de continuer, c’est le moteur et je n’ai pas arrêté de produire depuis. J’ai produit à peu près 70 films à ce jour.

Quand j’ai commencé il y a maintenant plus de 20 ans, il n’y avait pas toutes ces structures de financement de la production ; pour le cinéma d’auteur que je faisais, c’était extrêmement dur, ce qui m’a permis de vivre l’aventure de la production avec toutes ses mutations et bouleversements. En résumé, j’ai eu beaucoup d’expériences de cinéma grâce effectivement à mes débuts d’acteur qui n’étaient pas pour moi une volonté de faire carrière, mais ont représenté pour mon parcours une grande chance surtout pour observer le dispositif cinéma.

Parmi ce nombre de films produits, est-ce qu’on peut parler d’une tendance dominante ?

Oui, je pourrai dire que se sont dessinées des  tendances à cause  des rencontres qui se font. Je dirai alors que la première tendance - toutes tendances confondues !- je la qualifierai de cinéphilique, défendre l’auteur-réalisateur qui est pour moi au centre du cinéma. Ce qui m’intéresse dans mon métier de producteur, ce n’est pas d’amener mes visions à moi mais plutôt de comprendre les visions d’un artiste et de lui donner le maximum d’éléments et de moyens pour aller à l’exploration de ce qui est le plus profond en lui. On réussit, on échoue, il n’y a pas de règles. Accompagner ce processus le mieux possible est pour moi l’essence du métier de producteur. C’est le premier aspect, puis il y a eu d’autres rencontres, des rencontres françaises mais aussi avec des cinéastes étrangers : Ivory, Chahine, Maroun Baghdadi, l’Amérique, le Moyen-Orient, la Belgique, la Russie…des directions diverses et variées. Je dois souligner à ce propos que la rencontre avec Maroun Baghdadi fut déterminante ; par lui, j’ai rencontré Youssef Chahine et toute cette relation qui s’en est suivie aboutissant à la rencontre avec Yousri Nasrallah, avec Elia Suleiman, avec Randa Sebbagh; tous ces cinéastes de la région Syrie, Palestine, Liban, Egypte  avec qui j’ai fait des films qui m’ont beaucoup apporté parce que je pense que les relations avec les films du Sud vous apportent deux choses : un, une certaine humilité parce nous sommes des pays nantis et ces cinématographies ont peu de moyens ; nous créons une vraie complémentarité en amenant nos moyens pour soutenir des cinématographies menacées soit pour des raisons financières, soit pour des raisons de censure; et deux, la joie de vivre parce que malgré les difficultés, ces pays ont un rapport au temps, un rapport à l’art, à la vie, porté par une espèce d’état de grâce très enrichissant ; on ne s’enrichit pas forcément, mais on s’enrichit humainement et c’est quelque chose de fondamental et m’aide dans mes rapports avec les cinéastes du Sud.

Une certaine opinion, devenue un véritable cliché en vogue dans certains milieux maghrébins, voit cette coproduction, cette arrivée de l’argent du Nord comme une forme de partenariat qui ne manque pas d’ingérence esthétique

S’il y a un partenariat qui aboutit à une intervention esthétique sur un film où qu’il soit, je pense que ce partenariat est mauvais. Le partenariat a pour objectif de comprendre l’intériorité artistique de l’auteur ; c’est ma vision, c’est ce que je privilégie dans mon action et c’est ce que je défends. Et je pense que l’esthétique des films que je produis, quel que soit le cinéaste, n’a rien à voir avec le partenariat mais avec la personnalité de l’auteur. Dans mes relations, j’ai toujours respecté ce principe. En fait, on n’est plus du tout dans une question de nationalité, ou de culture, on est dans l’humain. Dans la stricte égalité entre les hommes qu’ils viennent du Caire, de Jérusalem, de New York, Moscou ou Paris, il y a une égalité humaine et c’est ce qui m’intéresse. Bien sûr, on reste nourri de sa culture, mais sans que cela exprime un état de rapport de forces entre le Nord et le Sud par exemple ; ce n’est pas cela qui m’intéresse. Il y a toujours des inégalités, mais le rôle du cinéma est de transcender cette situation pour permettre à l’art de jaillir avec des moyens extrêmement différents. L’essentiel est de ne pas se braquer sur les inégalités, mais de voir plutôt ce que l’on pourrait créer avec les moyens dont on dispose. Je me méfie de ce genre de paradigmes Nord /Sud, riche /pauvre ; ce qui m’intéresse, c’est la vie et la vie est partout exprimée par un langage universel qu’est le cinéma et après il y a le travail.

Je pense que la meilleure illustration de cette conception est le film Intervention divine d’Elia Suleiman. Je viens d’apprendre d’ailleurs que le film va sortir au Maroc.

Bien sûr il va sortir au Maroc, plus encore, le Maroc nous a beaucoup aidé à le finir puisque à un certain moment, j’ai été en difficulté dans la production et 2M nous a beaucoup aidés en intervenant avec un montant raisonnable mais très important au moment où il arrivait et finalement c’est cela qui compte : l’effet que peut avoir une intervention financière. Le film est intéressant parce qu’il amène un nouveau point de vue dans le rapport du cinéma et du Monde arabe ; c’est une nouvelle esthétique ; Suleiman apporte une nouvelle façon de faire aux côtés des autres cinéastes de la région ; sa reconnaissance cannoise et internationale est positive pour les jeunes, une invitation à ne pas rester dans les choses conventionnelles, qu’ils aient de l’audace, qu’ils tentent quelque chose et moi, je défends l’audace...

 L’actualité du Maroc, c’est aussi ton projet de produire le nouveau film d’Ismail Farrokhi.

Oui, l’actualité positive du Maroc, c’est ce projet; il faut dire qu’avec Nour Eddine Saïl, nous avons créé des liens puisqu’il m’a aidé pour le film palestinien ; il est impliqué dans le nouveau film de Yousri Nasrallah Bab Chams d’après le grand roman d’Elias Khouri, mais aussi dans le nouveau film de Chahine que nous commençons bientôt La Rage au cœur et bien sûr dans le nouveau film d’Ismaïl Farrokhi, un road movie qui s’appelle Le Grand voyage qui part d’Aix-en-Provence et se termine à la Mecque. C’est un voyage en voiture entre un père et son fils ; le père sera interprété par Mohamed Majd, grand acteur marocain que j’ai découvert dans un film cet hiver en Syrie, je suis très content qu’il puisse être dans le film ; son fils sera joué par un jeune Français ; c’est donc une coïncidence heureuse de me retrouver au Maroc que je connaissais moins bien que d’autres parties de la région, donc je vais être chez vous pour plusieurs fois. L’autre aspect, plus triste, de l’actualité du Maroc, c’est la disparition de Toscan du Plantier et notamment par rapport  au festival de Marrakech. Un festival qui a eu  des problèmes l’année dernière concernant la place des films du Sud. J’espère que cet élan va continuer dans la perspective que j’avais  justement discutée avec du Plantier dernièrement pour que le festival retrouve une convivialité par rapport au Sud et que l’exposition des films du Sud soit absolument prioritaire et essentielle. Parce que c’est une énorme chance de proposer un festival international à Marrakech, mais il faut absolument qu’au centre le cinéma et la convivialité, ce qui n’était pas tout à fait le cas l’année dernière. J’avais d’ailleurs exprimé l’idée que j’étais prêt à participer à une formule ou une autre pour contribuer à installer un vrai espace de rencontre, de convivialité entre cinéastes sans rentrer dans un folklore occidental ou people qui est important pour un festival mais qui ne doit pas être au centre ; ça doit être la rencontre entre les gens.

Quel  commentaire t’inspire la prise de parole des cinéastes américains contre la guerre ?

C’est effectivement extraordinaire de voir à quel point les cinéastes, les acteurs ont pris un parti extrêmement dynamique pour exposer leur point de vue contre la guerre avec beaucoup de précision, ce n’est pas des déclarations oniriques, fantasques mais des choses bien précises ; ce sont aussi des gens très attachés à leur pays ; des patriotes qui expriment un désaccord avec la politique de leur gouvernement extrêmement puissante et envahissante. Je trouve très courageux que ce soit des cinéastes américains qui soient  derrière l’initiative, Sean Penn était l’un des premiers à parler ; c’est évidemment moins spectaculaire chez nous, mais je pense que la plupart des cinéastes et des artistes sont contre la guerre l’Etat français lui-même fait tout pour que la guerre; soit évitée. Mais en Amérique, cela est très spectaculaire que ces cinéastes s’expriment ; c’est une bonne nouvelle et en même temps très courageux ; on sait que même dans un système comme celui de l’Amérique, ce genre de déclarations peut se payer cher pour son image et comme c’est un métier d’images aussi, je trouve que c’est très courageux et encourageant.

 Berlin février 2003

vendredi 23 avril 2021

Les leçons du Coronavirus…avec Edgar Morin

 








« Ce n’est pas seulement notre ignorance, mais aussi notre connaissance qui nous aveuglent».

Edgar Morin

 

La crise sanitaire est désormais totale, tous les étages de la vie sociale sont atteints. Les dimensions sociales et économiques inquiètent les décideurs. Mais ce n’est pas le seul aspect de cette situation inédite. La crise du Covid 19 ouvre sur des interrogations essentielles. Notamment sur les perspectives d’avenir : saurons-nous retrouver de la lucidité, de la sérénité dans un débat public saturé par les controverses scientifico-médicales, et  les gesticulations politiciennes pour enfin poser les vraies questions ?

Le confinement qui plane toujours comme horizon incontournable, semble atteindre la pensée. Nous sommes quelque part enfermés dans l’événement –confinés en quelque sorte- incapables de le penser parce que justement pour ce faire, il faut s’en détacher. A quelque chose malheur est bon. Le confinement qui a réduit l’espace physique de notre mobilité a été l’occasion d’un repli sur soi pour entamer une reconversion de notre façon de voir. De vivre le rapport à soi, à autrui et au monde. Edgar Morin dans un geste généreux de l’intellectuel qui a vécu pleinement cette expérience a choisi de rendre public le fruit de sa réflexion durant le confinement. Avec la collaboration de son épouse, la marocaine Sabah Abouessalam (sociologue, urbaniste) il vient de publier chez Denoël un ouvrage, Changeons de voie, leçons de coronavirus (Paris, 2020) qui donne une synthèse de cette expérience originale entamée sous le signe de retrouvailles inédites, comme il le précise judicieusement : « Du jour au lendemain, nous nous retrouvons face à face. C’est une situation inédite. Jamais nous n’avons eu autant de temps pour nous deux. Du matin au soir, nous sommes ensemble ». Ce face à face fut transcendé par la pensée, pour produire une réflexion tonique sur l’expérience, non pas d’un couple reclus sur son nombrilisme, mais de deux intelligences confrontées à un devenir qui concerne les êtres humains, réunis soudain dans un défi commun. « Jamais nous n’avons été aussi enfermés physiquement dans le confinement et jamais autant ouverts sur le destin terrestre. Nous sommes condamnés à réfléchir sur nos vies, sur notre relation au monde et sur le monde lui-même ».

Empêtrés que nous sommes  dans l’inquiétude imposée par le présent, Edgar Morin attire plutôt notre attention sur l’après corona qui pourrait être plus inquiétant que la pandémie elle-même. Il préfère lire la crise actuelle en la mettant en perspective ;  penser la crise actuelle pour en tirer les leçons possibles. « L’avenir imprévisible, écrit-il, est en gestation aujourd’hui ». Au cœur de cette réflexion salutaire, il place la régénération de la politique qui passe par un changement de voie. Au terme d’une lecture j’en arrive à cette première conclusion, le célèbre maître de la complexité plaide pour  une nouvelle humanité au service d’une nouvelle civilisation ; ou mieux encore une nouvelle civilisation pour une nouvelle humanité.

Cela passe par une série de leçons présentées d’une manière claire, pédagogique et je dirai dans un geste quasi fraternel. Elles sont au nombre de quinze leçons qu’il complète avec un programme d’action mobilisateur (chapitres 2 et 3). Les deux premières leçons partent de notre condition humaine : la pandémie a rappelé notre fragilité, notre précarité et une question s’impose : qu’est-ce qu’être humain ? Toute réponse devrait être empreinte d’humilité car désormais « l’incertitude accompagne l’aventure humaine ». Autre leçon qui invite à la modestie, le rapport à la mort ; celle-ci est revenue à la une de l’actualité non pas comme une abstraction mais comme un fait tangible ; « le coronavirus a suscité l’irruption de la mort  personnelle dans l’immédiat de la vie quotidienne ». Cela devait impacter notre comportement, notamment en termes de consommation. Des signes précurseurs ont été relevés lors du confinement avec cette leçon de portée civilisationnelle : sortir du consumérisme ; réformer notre mode de consommation « préférer l’essentiel à l’inutile, la qualité à la quantité, le durable au jetable ». Et s’il y a une leçon/ des leçons à retenir, j’en souligne deux : d’un côté, la pandémie a révélé la crise de l’intelligence, la faiblesse du mode de pensée qui nous a été inculqué. Et de l’autre, une leçon sur les carences de pensée et d’action politique. Il est tragique relève Edgar Morin que la pensée disjonctive et réductrice tienne les commandes en politique et en économie : «  le dogme néo-libéral –dominant la planète- aggrave terriblement les inégalités sociales et donne un gigantesque pouvoir aux puissances financières ».

Oui, changeons de voie !

jeudi 22 avril 2021

 

Le miracle du Saint inconnu de  Alaa-Eddine Eljam

Des Saints et des voleurs

« Finalement, le premier personnage du film…c’est le paysage »

 

D’un Saint, l’autre…où le plus Saint des deux n’est pas (toujours) celui que l’on pense ! Pour son premier long métrage, Le miracle du Saint inconnu (Maroc-France, 2020), Alaa-Eddine Eljam a choisi de se confronter, via un registre ludique (on peut parler d’une comédie burlesque), à une dimension du sacré dans son interprétation sociale ; celle de l’omniprésence des saints, des marabouts dans la pratique religieuse du quotidien et dans l’organisation du rapport au monde. L’idée de base du scénario est portée en effet par un constat avéré par les recherches en sciences sociales, celui du culte des Saints. L’anthropologue marocain Hassan Rachik écrit à ce propos, en analysant les explications avancées par des ethnologues étrangers : « Le culte des saints est expliqué en termes cognitifs en ce sens qu’une catégorie de croyants trouvent l’idée de Dieu si abstraite qu’ils éprouvent le besoin d’un sacré au ras du sol, d’un sacré qui se manifeste dans des objets familiers et concrets. Edmond Doutté écrit à cet égard que le culte des saints est «la revanche du cœur et de la fantaisie sur l’abstraction du monothéisme ». Il suffit de parcourir la campagne marocaine pour rencontrer moult indices, dans l’espace comme dans le discours, de cette omniprésence. Celle-ci ne manque pas de légendes qui la nourrissent de récits et d’anecdotes plus au moins fantaisistes. On raconte par exemple que tel voyageur solitaire, obligé de se séparer de sa monture (cheval, mulet, âne…) l’ enterre dans un endroit quelconque pour retrouver plus tard, à son retour, que la tombe triviale qu’il avait creusée pour sa bête est devenue un sanctuaire avec des visiteurs, des rites et tout un commerce autour. C’est la structure de base du scénario du film d’Aljam. On découvre en ouverture, un voleur poursuivi par des gendarmes, se débarrasse de son butin en l’enterrant au haut d’une colline. Arrêté, il purge sa peine. A sa sortie de prison, il se dirige vers la colline où il avait « enterré » son sac rempli de billets de banque. Combien sa surprise fut grande quand il découvre, érigé en lieu et place de la tombe qu’il avait improvisée, un superbe marabout avec des visiteurs, des commerçants et tout un village à proximité. L’intrigue consiste donc d’emblée pour le protagoniste en comment récupérer son magot. Pour le film se pose aussi une double question, dramatique et esthétique : quel type de récit pour développer l’intriguer ? Quel type d’image pour porter ce récit ? Ou pour résumer en une question centrale : quel cinéma pour dépasser l’anecdote. Au fur et à mesure de l’évolution du récit on entre dans une ambiance particulière qui donne le ton du film, à savoir une comédie burlesque la Emir Kusturica. Un comique de situations avec comme point d’orgue l’opération que va subir le chien du gardien du mausolée.  Le personnage principal est un voleur atypique. Dès la séquence d’ouverture, on a une idée que son destin lui échappe : ce n’est pas lui qui a choisi le lieu pour cacher son argent mais c’est la voiture qui a est tombée en panne au milieu de nulle part, au sein d’un paysage qui confine au désert. Toute la mise en scène est inféodée à ce projet, celui d’une fable de notre temps ; lieux, objets, personnages sont les rouages d’une machinerie bien huilée.

Il me semble que le film lui-même nous offre une piste de lecture intéressante qui enrichit le débat autour du film. C’est une scène située vers la fin du film, quand Hassan va ériger un mausolée en hommage à son père Brahim. Hassan avait fait sauter la bâtisse qui abrite la tombe du « Saint inconnu », récupérant par la même occasion et accidentellement le sac rempli d’argent. Ce nouveau mausolée va redonner de l’espoir aux gens qui vont commencer à revenir au village tombé en ruine. Cependant, cette séquence est traversée par une scène où l’on voit des touristes européens venir prendre des photos auprès du nouveau mausolée et même contribuer au rite de l’offrande. C’est une scène riche en significations et qui me semble fondatrice. Sur un plan culturel, elle nous informe sur la dichotomie qui marque le rapport au sacré chez les autochtones et les Européens. D’un côté, on continue à y croire, à y voir une composante essentielle de l’imaginaire qui aide à vivre ; et de l’autre, une vision marquée de dystopie qui  voit dans le mausolée un objet exotique, que l’on visite en touriste. Mais bien au-delà, la scène des touristes qui se prennent en photo devant le mausolée peut se lire comme une mise en abyme de la réception du film ; une réception portée un certain regard européo-centriste en quête de carte postale et qui va jusqu’à faire une lecture politique du film pour parler d’une société figée dans ses mythes et croyances.

Le film est porté par un investissement  dans la forme qui annonce et préfigure, une personnalité cinématographique. Si l’on distingue dans l’évolution du cinéma, le style de l’idée et le style de l’image, Alaa Eddine Eljam se situe indéniablement du côté du cinéma de l’image. Une figure récurrente marque déjà sa jeune filmographie, celle du désert. J’aime faire un parallèle entre Le miracle et son court métrage Les poissons du désert (2015) : le désert certes mais aussi la figure du père à qui il va rendre hommage dans son long métrage.

En fait, c’est le paysage qui reste le personnage principal du film. Le paysage désertique. Il en fait l’ouverture et la clôture de ses films. Une présence qui constitue in fine une poétique de l’espace qui renvoie au vide, au silence, à l’errance. Le vide des rapports sociaux, l’errance de l’individu face à l’incertitude des lendemains (la scène finale du voleur égaré dans un paysage qui l’englobe).

Ces plans vides d’un paysage désertique nous renvoient à nous-mêmes. Ils nous invitent à une méditation, un parcours. Et surtout à une attitude, à une posture d’humilité face à l’éternel inconnu. En ouvrant de son film avec ses splendides plans désertiques, il nous invite à une ouverture sur la dimension mythologique. La ligne d’horizon qui découpe le cadre entre ciel et terre instaure un rapport de forces ; les cadrages opérés inscrivent au sein même du champ les multiples conflits qui s’y déroulent. La structure des plans avec le retour de la contre-plongée sur la colline du mausolée, les lignes de fuite (c’est très pictural), la répartition dans le champ des vides et des pleins organisent aussi bien la structure du paysage et la hiérarchisation des personnages. Une hiérarchisation qui met en avant le désenchantement des uns (le médecin et son infirmier, le coiffeur et ses clients, enfermés dans une situation à laquelle ils s’accordent) et une figure de résistance incarnée par Brahim et son fils. C’est lui qui deviendra le Saint Sidi Brahim, attaché à la terre et espérant la pluie. Avec cette figure, le film bloque toute velléité de nihilisme

mardi 9 mars 2021

 

Il était une fois…le cinéma au Maroc






 « Nous, cinéastes marocains, sommes les personnages imprudents de la tradition… »

A.B

C’est l’ouvrage attendu et souhaité de toute une génération. Une génération qui rêvait d’un cinéma  marocain, à l’époque on disait « un cinéma national » ; qui rêvait aussi d’un livre qui restitue à ce cinéma son histoire, sa mémoire. Et puis, cela est arrivé comme une rumeur : Ahmed Bouanani prépare un livre sur le cinéma au Maroc. Mais cela a pris du temps. On le savait puriste et que certainement, il n’aurait pas accepté de sortir un travail inachevé…Un cinéaste atypique, historien du cinéma ; le synopsis était passionnant !

On ne cesse en effet de (re) découvrir Ahmed Bouanani (1938-2011). Cinéaste, monteur, si l’on veut à tout prix lui attribuer une « case » professionnelle ; l’homme est multidimensionnel ; le cinéma bien sûr, la poésie, le roman, la culture populaire, le dessin…tous les continents de la création l’ont accueilli et ont vu traverser ses pérégrinations, à l’image de ses personnages de fiction : le cavalier téméraire des Quatre sources (1978) ou Mohamed Ben Mohamed  (inoubliable Mohamed Habachi) de Mirage (1979), celui qui refuse de signer (Wa Massaniiiiiiiiiiich  dit-il à Hachemia son épouse dans une scène célèbre)…ou encore des personnages de référence historique comme Sidi Hmad Oumoussa, le poète du désert.  Cette œuvre prometteuse dans sa variété et ses dimensions artistiques sera interrompue par la mort. Bouanani est parti et notre attente demeure…

Le manuscrit remonte à 1987 mais comme le rappelle Omar Berrada dans sa préface : « les premières notes datent de 1966-1967 ; cet ouvrage fut pour Bouanani un projet au long cours, maintes fois différé et autant de fois repris » (La septième porte page9)…Mais voilà que le livre est arrivé, 33 ans après sa rédaction et 9 ans après le décès de son auteur. Le livre porte bien le titre qui sied, La septième porte ; on est dans l’univers de référence de Bouanani ; raconter l’histoire du cinéma au Maroc comme une question culturelle, comme un conte. Même si d’emblée, Bouanani nous avertit, à l’instar de Magritte, « ceci n’est pas un conte ». Le livre a vu le jour grâce à l’abnégation d’une poignée de fidèles, réunis autour de Touda (joli prénom amazigh !). Touda Bouanani, la fille qui a repris le flambeau et s’est engagée sur la voie de la réhabilitation de la mémoire. La mémoire du père. Une mémoire blessée au destin tragique confrontée à la bêtise humaine illustrée par les obstacles de la bureaucratie et de la jalousie maladive ou encore subissant les aléas de la vie comme cet incendie qui va pratiquement ravager une partie de l’appartement familial et des traces de la mémoire. La démarche de Touda rejoint ainsi le projet de vie de son père celui qui consiste à restituer une mémoire ; celle du pays avec le souci de « remonter » les images pour réécrire une histoire émancipée des clichés nés du regard « culturel » de l’autre…mais aussi la mémoire du cinéma avec  ce livre-somme sur l’histoire du cinéma au Maroc. Le livre est là dans un effort d’édition louable ; même si j’ai des réserves sur les choix infographiques qui nuisent à la lisibilité du texte. Le livre a été édité dans le format  « livre-cadeau » . Et c’est là un cadeau intelligent. La couverture est en soi un hommage à la femme de sa vie, Naima Saoudi-Bouanani avec une photo extraite du film Les quatre sources. Elle fait partie de ceux à qui Bouanani dédie son livre : « A la mémoire du grand Orson Welles qui a présenté son chef-d’œuvre Othello à Cannes en 1952 sous les couleurs marocaines. A André Zwobada, auteur de La septième porte et Noces de sable ».

 Le livre est construit à l’image d’un film de Bouanani où le montage est le pivot de l’écriture.  On peut y accéder par plusieurs entrées qui fonctionnent comme des segments autonomes ; des séquences qui renvoient tantôt à des chapitres de l’histoire (1907-1956 ; 1956- 1986…), tantôt à des problématiques spécifiques (A propos de génériques ; les journaux filmés ; la solitude du comédien…). Une riche documentation est présentée en annexes avec une riche filmographie notamment de la période coloniale. Le tout sans prétention aucune, « nous ne prétendons pas faire œuvre d’historien professionnel » écrit-il en avant-propos.

La surprise agréable est justement de découvrir une autre facette de Bouanani ; s’il est  cinéaste confirmé, reconnu et apprécié ; s’il n’a aucune prétention de fournir un livre d’histoire au sens strict du mot, par contre  le lecteur cinéphile ne manquera pas de relever la perspicacité, la lucidité, l’intelligence d’un regard avec le Bouanani critique de cinéma. Bouanani nous offre une analyse sans concession des films des années 1970 et de la première moitié des années 1980, notamment à l’occasion des deux premières éditions du festival national du film.

mercredi 24 février 2021

Le public est plutôt cinéphage que cinéphile

 

Autour du livre Le plus beau métier du monde




Kenza Alaoui a présenté ainsi notre entretien : En 1913, Charles Péguy disait : « le plus beau métier du monde, après le métier de parent…c’est le métier de maître d’école ». Aujourd’hui, pour Mohammed Bakrim c’est plutôt celui de critique de cinéma qui mérite ce qualificatif !

1 – Votre livre « Le plus beau métier du monde, critique de cinéma » vient de sortir, pouvez-vous nous le présenter?

  Le livre porte en sous-titre « Chroniques cinématographiques 3 » ; il fait ainsi suite à mes deux précédents opus « le désir permanent » consacré à un volet plus théorique et « Impressions itinérantes » qui est le fruit de mes voyages à travers quelques festivals (Cannes, Berlin, Dakar…). Ce troisième volet est plus centré sur les films, des entretiens avec les cinéastes et les  festivals de cinéma au Maroc notamment Marrakech et Tanger.

2-  En quoi ce métier est-il beau, voire le plus beau?

C’est le plus beau métier du monde car un critique c’est quelqu’un qui est payé pour voir des films alors que les autres sont obligés de payer pour voir des films ou aller dans des festivals…N’est-ce pas merveilleux !!!!!!!

3 –Comment se porte la critique cinématographique au Maroc ?

  La critique comme je viens de la décrire, au sens professionnel,  n’existe pas au Maroc ; il y a simplement des cinéphiles qui exercent une fonction critique.

4 –Pourquoi, elle n’arrive pas à se développer chez nous?

 La critique naît d’un double besoin celui de la profession et celui des médias. Au Maroc ce besoin ne s’est jamais fait sentir

5- Quelle est la véritable mission d’un critique et quel est son objectif ?

 L’objectif de la critique est triple : informer, analyser et évaluer ! En dehors de cela, c’est de la littérature.

6 –Est ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui le public est plus cinéphile et donc plus exigeant, puisqu’il a plus facilement accès aux films ?

 Le public est plutôt cinéphage que cinéphile. La cinéphilie a disparu de l’espace public ; les films sont reçus par fragments (voir l’affaire Much moved) la youtubisation des images est aux antipodes de la cinéphilie.

7- Pensez-vous que la critique a une influence sur la réussite ou non d’un film au Maroc?

 L’apport de la critique est plus du côté de la légitimité artistique que de l’influence sur le guichet : Said Naciri et Abdellah Ferkouss n’ont pas besoin de mes articles pour exister (moi-même je vais voir leur film en tant que spectateur du samedi soir)…

8 – - Qu’est ce qui a déclenché chez vous l’envie de faire de la critique de cinéma?

 L’envie de prolonger le plaisir et de le partager ; je suis imprégné de la culture du partage et de la transmission

9 -  Aujourd’hui vous avez un blog (assaiss-tifaouine.blogspot.com). Pensez-vous qu’Internet pourrait contribuer à mieux développer la critique de cinéma ?

Internet est une auberge espagnole où il y a de tout…pour s’y retrouver il faut un bagage préalable. Les rares sites cinéphiles et bien écrits sont noyés dans une toile opaque où la promotion et la manipulation avancent souvent masquées.

Entretien réalisé par Kenza Alaoui

 

vendredi 18 décembre 2020

Adieu Nour Eddine Saïl

 


Le premier maître

·         Mohammed Bakrim




Sail à Cannes avec Gilles Jacob 


« Il avait l’intelligence de Godard et l’humour de Woody Allen… »

Il était l’homme des défis et des challenges. Suffit-il de rappeler dans cette urgence qu’il est l’auteur d’un roman, L’ombre du chroniqueur (1990),  où il avait réussi la prouesse de rédiger un texte, de près  deux cents pages, sans recourir à la lettre « a ». Oui, c’est bien lui qu’on vient de perdre, Monsieur Nour Eddine  Saïl ; l’homme aux multiples talents, intellectuel au sens noble du mot. Toute une vie engagée au service du cinéma, sa passion qui a fait de lui l’une des références majeures de la cinéphilie à dimension internationale. Philosophe (il enseigne Kant dans des universités internationales), cinéphile, professionnel du cinéma (critique, auteur de scénario, producteur), homme de la télévision et théoricien de l’audiovisuel. Cet homme de toutes les batailles culturelles, vient de perdre son ultime combat contre le vilain virus. Qu’il repose en paix. Le repos du guerrier.

On ne peut réduire son apport à une seule dimension. Des ciné-clubs au festival international de Marrakech en passant par ses émissions de radio, sa contribution à tvm, son rôle à Canal plus Horizons, son apport à la tête de 2M ou du CCM, Nour Eddine Saïl a marqué définitivement le paysage ausiovisuel et culturel de notre pays.  Il est tout simplement pour la génération, la mienne, qui est arrivée à l’université au début des années 1970, le premier maître. A l’image justement du héros du film Le premier maître d’Andrei Konchalovski (1955), un film phare du cinéma soviétique que Saïl nous a fait découvrir grâce à la dynalique qu’il avait instairé à la tête de la fédération des ciné-clubs des seventies notamment…

Les années 1970 qui resteront gravées en lettres/images indélébiles dans la mémoire des cinéphiles marocains. Le cinéma était non seulement vécu comme la pratique culturelle domainante chez les nouvelles élites urbaines (52 salles de cinéma dans la seule ville de Casablanaca) mais il était aussi le lieu ou plutôt le champ d’expression et de production d’un discours critique inédit puisant dans les acquis des sciences huamaines et dans le paradigme d’analyse produit par l’idéologie en vogue à l’poque, celle du marxime. Le  cinéma était une composante essentielle du champ culturel en tant que référence intellectuelle moderniste dans la mesure où la production locale proprement dite n’arrivait pas encore à s’imposer au sein du marché de circultation des objets symboliques…L’appartenance au cinéma signifiant l’adhésion à un projet qui s’inscrivait dans la modernité en symbiose avec un projet plus global. Disons celui de la gauche.

Une figure intellectuelle va très vite s’imposer comme emblème de cette période, c’est Nour Eddine Saïl. Il en était l’incarnation de par sa formation et ses engagements multiples. Il avait les outils qui en font l’homme de son temps ; philosophe nourri de Spinoza, Nietzche et Bergson ; marxiste, plutôt dans sa version du matérialisme dialectique que dogmatique ou mécanique ; tout cela porté par un riche background de culture arabo-islamique. Cinéphile, fin connaisseur du cinéma mondial, très tôt il était inscrit dans un vaste réseau international avec de fortes amitiés parmi les grands noms du cinéma mondial. En septembre 1970 il lance une revue au titre significatif : Cinéma 3.  Dans ses trois numéros on retrouve de grandes signatures (Alain Bergala,Guy Hennebelle…), des interviews avec des cinéastes d’Afrique, du monde arabe, et d’Amérique latine ; des textes de théorie (une célèbre contribution de Hamid Bennani sur psychanalyse et cinéma)…Le sommaire du premier numéro de « Cinéma 3» est une indication majeure : il y a un dossier sur le cinéma cubain ; un entretien avec Jean Rouch; le fonctionnement du sens dans le cinéma moderne ; évolution de recherches cinématographiques; filmographie palestinienne…Une information sur un tournage marocain, celui du film «Les enfants du Haouz » de (feu) Driss Karim.

Son terrain de prédilection sera principalement le ciné-club. « Les ciné-clubs étaient jusque-là contrôlés par des coopérants français dont l’intérêt pour le cinéma national était minimal, et organisés dans une « Fédération marocaine des ciné-clubs ». De retour de Beyrouth où il avait enseigné comme cadre de l’UNESCO et où il avait surtout côtoyé les militants palestiniens pratiquement dans le feu de l’action, il met en pratique ce qui constitue désormais sa raison d’être : « Très vite j’ai eu la conviction que le changement ne pouvait se faire qu’à travers l’action culturelle. Je le pense toujours ». C’est ainsi  qu’à son initiative en 1973 (mars), la FMCC est « marocanisée » et devient la « Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc », la plus puissante d’Afrique. Elle parvient à fédérer plus de 40 000 adhérents (on s’amusait alors à dire que ce fut le plus grand « parti politique du Maroc ») ; portant les films souvent inédits et absents du circuit commercial dans les contrées les plus éloignées du pays.   N. Saïl en sera le  président pendant 10 ans. Une présidence qui a permis de réaliser d’énormes acquis. Grâce à son réseau international, la FNCCM pouvait avoir des films provenant de la cinémathèque d’Alger, l’une des plus dynamiques à l’époque ou de Paris grâce au soutien des Cahiers du cinéma qui n’hésitaient pas à envoyer leurs collaborateurs les plus prestigieux (cinéastes et critiques) pour animer des débats à Tanger, Meknès, ou Khouribga . C’était un levier puissant” reconnaît-il.  Nous passions les classiques du cinéma soviétique. Nous avons fait découvrir le très riche cinéma sud-américain aux Marocains.  Nous leur avons montré une autre facette du cinéma égyptien avec les films de Youssef Chahine. Mais jamais personne n’a osé m’interdire de dire tout ce que le cinéma mondial devait à John Ford ».

N. Saïl va être également l’initiateur d’une pratique qui va marquer l’histoire de la cinéphilie marocaine à savoir celle des pages « Cinéma » dans les grands quotidiens nationaux. Il avait ouvert la voie avec sa page hebdomadaire du quotidien « Maghreb-Informations », proche de la puissante centrale syndicale l’Union marocaine du travail (UMT) ; une page d’une grande teneur intellectuelle : je me souviens ainsi d’une célèbre interview de Godard sur trois numéros ; une lettre ouverte à Pasolini et surtout une ligne éditoriale bien pensée et bien fondée théoriquement pour défendre « le droit à l’existence d’un cinéma marocain et dénoncer sans ménagement les manœuvres mercantilistes et bassement « cinépicières » des distributeurs de films et des propriétaires de salles ».

L’autre événement cinéphilique qui marque la décennie est la création  des Rencontres des cinémas africains de Khouribga en mars 1977. L’alter ego de Carthage et d’Ouagadougou. Ce sera le premier festival de cinéma d’envergure internationale qui est organisé au Maroc (je ne tiens pas compte ici de l’éphémère festival du cinéma méditerranéen lancé par le ministre de l’information en 1968 et 1969 qui n’a pas eu de suite). Le festival   va connaître un franc succès malgré son destin qui demeure aléatoire. Il reste le festival le plus prisé des cinéphiles marocains et jouit d’une immense estime à travers le continent.  “À Khouribga, nous étions censés porter le cinéma à un public d’ouvriers. Nous n’avons pas rencontré d’ouvriers, mais nous avons tout de suite été reçus par la population mélangée de la ville, très fière d’accueillir un festival cinéphilique de qualité. Pas de paillettes ni de tapis rouge, mais des débats passionnés qui duraient jusqu’à pas d’heure, pour chacun des films projetés, comme c’est d’ailleurs toujours le cas » rappelle-t-il. Il faut juste préciser que ces débats cinéphiliques et ses séances de minuit sont animés par Nour Eddine Saïl lui-même.

Cet immense bagage culturel fera de lui la personnalité idoine quand il s’agit de donner une nouvelle dynamique à la télévision ou au cinéma. On fera appel à lui quand la Tvm tenta une ouverture au début des années 1980 ou quand il vint à la rescousse de 2M au début des années 2000 ou encore au CCM en 2003. Au festival international du film de Marrakech, il joua un rôle primordial pour défendre le cinéma marocain et globalement pour pousser dans le sens d’une diversité cinéphilique du festival. Bref, Il faut plus qu’un article de circonstances pour décrire cet acquis immense, ce dévouement sans faille pour le cinéma, pour son pays, pour ses proches et ses amis.

 Pour le définir ou plutôt tenter d’approcher son profil, j’aime souvent dire à mes amis « Saïl ? C’est l’intelligence de Godard et l’humour de Woody Allen ! »


 

 

 

lundi 15 juin 2020

Da 5 bloods: frères de sang de Spike Lee



Le cinéaste noir de la fracture américaine




Est-ce un fait dû au hasard ou c’est un coup de marketing bien calculé ? La plateforme Netflix  a programmé, en effet,  la diffusion du nouveau film de Spike Lee, Da 5 bloods : frères de sang en pleine effervescence anti-raciale et contre les violences policières qui secoue les Etats-unis. Le film traite du Viêtnam, cette fois du point de vue des Afro-américains. Il est, donc, en parfaite congruence avec la thématique de ce soulèvement historique qui rend à l’Amérique un peu de son honneur bafoué par des pratiques d’un autre temps. Certes, le film de Spike Lee relève bien d’une variante de divertissement, dans le style développé par la célèbre plateforme mais ce faisant à partir d’un sujet grave, celui du destin de soldats afro-américains envoyés au Viêtnam , donnant ainsi à l’actualité un autre éclairage, en l’inscrivant dans une perspective qui montre bien que le racisme et  les violences policières ont une histoire. L’intrigue est passionnante à plus d’un titre. Elle conjugue une dimension « action » liée au film de guerre et une dimension humaine très forte et qui finit par donner au film sa vraie valeur ajoutée. Il s’agit de quatre anciens vétérans de la guerre du Viêtnam qui se retrouvent plusieurs décennies après la fin du conflit et la défaite humiliante des Etats-unis pour revenir là-bas. Avec un double objectif ; retrouver et rapatrier le corps de leur chef de section, le très charismatique Norman. Avec lui, ils avaient formé une fratrie forgée dans les dures conditions de la guerre et Norman les avait tous marqués par ses qualités de chef mais aussi par sa vision lucide de la vie et de leurs conditions de noirs. L’autre objectif est plus trivial, celui de récupérer un immense trésor formé de lingots d’or qu’ils avaient trouvé dans la jungle et qu’ils avaient enterré pour tout simplement se l’approprier. Les deux objectifs vont finir par fonctionner comme révélateurs de leurs angoisses, de leur traumatisme car en rentrant chez eux la première fois, ils ont continué à porté quelque chose du Vietnam. Non seulement ils avaient perdu un frère mais quelque chose en eux était définitivement cassé pour toujours. Du coup, cette décision de revenir sur le lieu de leur drame se présente comme une catharsis mais au prix fort. A un certain moment dans leur récit on les voit écouter la radio nord vietnamienne qui contribue à leur ouvrir les yeux sur la nature du conflit. Avec des chiffres à l’appui, elle leur rappelle leur double statut de victime ; victime de la guerre mais surtout victime d’un système ségrégationniste : les Noirs représentent à peine 11% de la population des Etats-unis et les soldats noirs sont plus de 32% du contingent de l’armée américaine au Viêtnam ! Cela me rappelle une définition de la guerre du Viêt Nam par l’un des personnages du romancier R. J. Ellory : le Viêtnam ? Ce sont des noirs qui vont tuer des jaunes au bénéfice des blancs qui ont pris leur terre à des rouges !
Le film de Spike Lee est un exercice de montage qui joue sur la temporalité  notamment dans ses images de références. Le film s’ouvre sur une séquence d’archives qui restitue au film son historicité ; des images de violences policières avec des figures emblématiques de la prise de conscience noire : Martin Luther King, Malcolm X, Angela Davis, Black power et la célèbre image du poing levé sur le podium des jeux olympiques de 1968 …


et surtout avec des extraits de la célèbre déclaration  de Mohamed Ali annonçant son refus d’aller combattre au Viêtnam : « Ma conscience ne me laissera pas aller tuer mes frères ou des pauvres gens affamés dans la boue pour la grande et puissante Amérique. Les tuer pourquoi ? Ils ne m’ont jamais appelé « négro » ; ils ne m’ont jamais lynché ; ils n’ont jamais lâché leurs chiens sur moi ;  ils ne m’ont volé ma nationalité, violé et tué ma mère et mon père…les tuer pourquoi ? »

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...