mardi 25 août 2015

Voyage en Tamazgha

Comme un génocide culturel




une culture en déperdition
Des  vacances sous le signe de découverte et de retrouvailles. Le vecteur de ce programme, désormais ancré dans les mœurs, est souvent le voyage. Mais il y a voyage et voyage. Il y a le voyage physique dans l’espace et il y a le voyage mental dans l’imagination. La nôtre ou celle des autres via la production symbolique que constitue les récits et autres écrits de fiction. Cela explique pourquoi les livres et les voyages entretiennent des rapports étroits ; les uns se nourrissent des autres et vis versa. S’apprêter à effectuer un voyage, dans le sens d’un déplacement physique suppose, du moins chez la génération prénumérique, d’inclure dans la liste des effets à ne pas oublier, des livres. Oui, ce sont de fidèles compagnons peu encombrants, discrets, commodes et toujours disponibles ; je parle des livres support papier en format de poche. Car aujourd’hui la donne a changé, par exemple ma tablette est dotée d’une riche bibliothèque électronique, via le téléchargement gratuit,  mais cela reste tributaire d’aléas comme  la durée de la charge et de l’alimentation en énergie externe. Pas de souci de ce côté-là pour les livres. Je reste donc plutôt papier dans ce genre de programme. Pour cet été, je fais le choix de quelques titres déterminés cette fois par deux genres fortement codés : le polar et les biographies historiques. Le Polar en premier lieu car sous l’apparence de l’évasion et du divertissement par le bais du suspense et des intrigues multiples transparaît un regard souvent pertinent sur les sociétés contemporaines.  Et depuis quelques années, mon auteur de référence en la matière est l‘américain Michael Connelly. Pour le découvrir je vous conseille absolument de commencer par Le poète. Cette fois, ce sont deux titres que je dévore : Le cadavre dans la Rolls (intrigue qui se déroule entre les milieux de Hollywood à Los Angeles et ceux de la mafia à Las Vegas ; je résume car c’est plus compliqué que cela) et Créances de sang (fiction portée à l’écran et interprétée   notamment par Clint Eastwood). Coté biographie historique c’est un voyage exceptionnel dans la Russie tsariste du 19ème siècle avec Alexandre 1et et Nicolas 1er du maître du genre Henry Troyat. Ce penchant pour l’histoire est accentué par la présence dans mes affaires des derniers numéros  de l’excellente revue Zamane dont le numéro en arabe ne manque pas de sensations fortes étant entièrement dédié au sexe dans la religion musulmane (cela me rappelle que le numéro d’été des Cahiers du cinéma est consacré à l’érotisme…sauf qu’il n’a pas encore été distribué chez nous ; censure ? Je note que je dois me renseigner –sur cette affaire- dès mon retour à Casa).
Mais en accumulant les textes à lire pour occuper mes temps de détente je me rends très vite compte qu’un texte d’une riche éloquence s’offre à moi comme un livre ouvert et va occulter les livres que j’emporte. C’est le bled. Le Maroc en effet se livre comme un formidable champ de signes à décrypter et dont le déchiffrage et la perception me marqueront à jamais. Le Maroc comme expérience permanente de lecture

Sous le signe de l’anthropologie
L’itinéraire que j’ai choisi pour mon voyage ne manque pas de nostalgie ; il est chargé de mémoire et d’histoire. J’ai programmé  d’effectuer le chemin emprunté jadis par mes ancêtres mais dans le sens inverse : Casablanca – Taroudant à travers le col de Tizi N’test ; c’est-à-dire franchir de nouveau le Haut Atlas. Eux, mes parents, émigrés de l’intérieur mais aussi tous mes ancêtres amazighs ont fait ce chemin dans le sens Sud-nord pour répondre aux différents appels où se conjuguent le sacré et le profane.
J’effectue également ce voyage sous le signe de deux auteurs : C.L Strauss avec cette citation éclairante de ma démarche : « Tout autre est le monde où nous pénétrons à présent, monde où l’humanité se trouve abruptement confrontée à des déterminismes plus durs ». L’autre auteur est Hassan Rachik, anthropologue du « nous », de l’intérieur en quelque sorte puisque c’est un intellectuel issu du terroir, enfant lui-même de ce Haut Atlas fascinant et énigmatique. Anthropologue confirmé, Rachik a été attentif aux changements sociaux qui traversent et bouleversent les structures ancestrales. Le titre de l’un de ses livres résume la problématique qui clôt mont itinéraire : comment rester nomade ! Je me permets de le citer longuement car interpellé par les changements que j’ai observés dans la vie sociale de mon espace d’origine (le pays du Souss en amont du fleuve du même nom) j’ai été confronté    à un dilemme théorique : est-cela la modernité ? Cette perdition des rites, des comportements, des pratiques… est-elle prix fort à payer au changement ? Hassan Rachik note au terme de son enquête passionnante sur la société nomade de l’oriental du pays : « La compréhension d’un processus de transformation suppose d’abord la reconstitution des processus sociaux  répétitifs qui le précèdent. Nous pensons que pour l’étude des changements sociaux, la description de cette continuité empirique (qui, d’un autre point de vue, peut être interprétée comme une discontinuité, voire une rupture) entre les deux types de processus est fondamentale dans la mesure où elle nous donne l’occasion de décrire et de comprendre  à la fois d’actions nouvelles et l’abandon d’anciennes pratiques ». Le passage d’une société nomade à une société sédentaire peut représenter la parabole de grands bouleversements qui touchent la structure sociale composite de notre pays. Notamment dans sa dimension culturelle.
L’impression forte qui s’imprègne dans l’esprit au terme de ces pérégrinations dans le Maroc profond est la déperdition qui frappe toute la dimension symbolique des rapports sociaux. Nous assistons en effet à un processus de standardisation  culturelle qui anéantit toute spécificité locale et régionale. Je suis de plus en plus convaincu, suite à ce que j’ai vu et observé, de la pertinence d’un concept forgé par le cinéaste et écrivain italien, Paolo Pasolini, celui du génocide culturel. Concept qu’il a forgé en constatant que son pays était plongé « dans une vulgarité, dans une ignorance et dans une médiocrité jamais connue auparavant ». Je reprends à mon compte le concept de génocide culturel constatant que ce que l’on appelle le Maroc authentique et qui fait sa spécificité est en train de périr sous les coups de boutoir d’une société de consommation effrénée qui balaie sur son chemin pratiques culturelles, traditions culinaires, vies sociales collectives... Une violence symbolique, « symbolique » car ses victimes la subissent avec leur propre consentement, transforme les rapports sociaux dans un sens mécanique, imposée d’en haut. C’est une modernité superficielle qui casse des acquis historiques pour leur substituer des gadgets souvent inadaptés  au contexte social et à l’environnement naturel. J’ai cité le cas des pratiques culinaires (la préparation du  pain en est un meilleur exemple) mais il y a le cas flagrant de l’architecture et des nouvelles constructions.
On peut noter avec une certaine fierté l’arrivée de l’eau courante, de l’électricité dans des villages jadis démunis de tout accès aux moyens de la vie urbaine. Cependant, cette arrivée bouleverse certains équilibres forgés dans la durée et dans un rapport harmonieux avec l’environnement. Les nouvelles habitations, signe des nouvelles richesses, construites avec des briques en ciment et des charpentes en fer  et selon des normes qui ne prennent pas en compte la spécificité climatique du sud.  Le droit au confort comme exigence citoyenne a été mené loin de toute approche pensée et élaborée en fonction d’un développement harmonieux. Ce confort de façade se révèle très vite incompatible avec le rythme de vie forgée par la tradition. De  nouveaux villages naissent ainsi dans un mélange de genre qui produit de nombreuses conséquences sociales, hygiéniques et culturelles. Le développement chaotique de nos campagnes explique l’apparition d’un certain nombre de phénomènes inédits dans nos contrées : le vol ; la recrudescence de la criminalité ; l’apologie des thèses religieuses extrémistes. C’est dans un contexte périurbain ou préurbain marqué par une fragmentation sociale et culturelle que se développent les phénomènes extrêmes. Un simple parcours des banlieues de nos villes, ou carrément  dans les nouveaux centres urbains en fournit une illustration.
Brèves notes itinérantes
Aire de repos, vitrines sociales.   L’autoroute, tôt le matin. La sortie de Casa est déjà très encombrée. Le mois d’août concentre et condense à la fois les déplacements professionnels et touristiques. La zone de Sidi Maarouf – Bouskoura exprime le nouveau dynamisme de la métropole blanche version Hi Tech et nouvelles technologies, l’économie de l’immatériel.  Vers Nouaceur, se dessine la configuration de la ville de demain y compris avec des fantasmes autour de la plus haute tour d’Afrique signé Ben Laden, le frère. Qu’est-ce qu’elle a la famille du milliardaire saoudien avec les tours, l’un les abat, l’autre les construit ?
Aire de repos à mi-chemin de Marrakech. Un de mes amis universitaires spécialistes de sciences sociales a fait une remarque pertinente : nos autoroutes sont tristes, absence d’imagination pour meubler l’immense espace qu’elles mobilisent autour du regard des passagers, en outre il trouve qu’elles et sont peu dotées en aires de repos. Sur les 240 kms entre Casa et Marrakech il y en a combien : quatre ? Y a-t-il des normes internationales qui fixent la distance entre une aire de repos et une autre ? Peut-être un créneau d’investissement en friche, espérons au bénéfice des usagers et des villages environnants. Première pause donc.  Prépondérance des véhicules immatriculés à l’étranger. Mais un constat s’impose : la société de consommation est bien là. Des couches sociales très versées dans le consumérisme tournent le dos à la crise : voiture 4x4, vacances avec réservation dans des sites prisés…Le Maroc aux vitesses multiples s’affichent dans une aire de repos. C’est une véritable vitrine de nos nouvelles mœurs. Les gens autour de moi parlent d’un accident mortel qui a eu lieu ce matin même. L’autre dimension tragique de la route des vacances.
J’arrive à Marrakech sous une chaleur torride. Le ciel est rougeâtre, cela augure d’un orage quelque part vers les hauteurs. Je ne m’attarde pas dans la ville ocre, le temps d’un rafraichissement et de quelques téléphones puis j’aborde la montée en prenant la route nationale 203, celle qui traverse justement le Haut Atlas par le biais du col de Tzi N’test. Chemin mythique chargé de souvenirs, de mémoire et de légendes.
Adrar N’dern. Le Haut Atlas, chaîne emblème de tamazgha ; barrière naturelle aux allures infranchissable n’a jamais constitué une frontière entre le nord et le sud du pays. Ses chemins sinueux sont animés de souvenirs de passages qui ont cimenté l’unité politique et religieuse du pays. Chaque village, chaque vestige est témoin de ce mouvement incessant qui émane du sud pour nourrir le nord de son apport multiple, politique, mystique et culturel.

Tahanaout: la porte du Haut Atlas
Dès Tahanaout, nouvelle jeune ville tendance, très prisée par l’élite cosmopolite marrakchie, villégiature pour les artistes et autres écrivains, je reçois les premières gouttes de pluie de l’orage qui a fini par éclater dans les hauteurs. Un climat frais règne sur les lieux. J’arrive alors à Moulay Brahim sous un ciel clément. L’endroit n’a pas changé quelques échoppes, des restaurants populaires. Je m’attable pour le déjeuner et invite un groupe de musiciens, des troubadours, à jouer de la musique locale. De l’eau fraiche coule dans l’oued. Mais Moulay Brahim reste encore là-haut. J’aime aller du côté du sanctuaire passer par les marches où quelques scènes du film Mille mois de Faouzi Bensaïdi ont été tournées. L’endroit est très animé ; forte affluence féminine. Immense déception du côté du sanctuaire de Moulay Brahim ; pour y accéder il faut en effet passer par de véritables barrières constituées de mendiants et de marchands de toutes sortes de produits. Le visiteur animé de sentiment sacré est perturbé par cette irruption de « vulgarité et d’indécence ». J’accède tout de même à l’enceinte du marabout pour ma lecture de la Fatiha à la mémoire de ce saint dont les récits avec ces trois autres amis et compagnons ont nourri les contes de mon enfance. On raconte en effet qu’ils étaient trois ou quatre érudits ayant terminé leur formation religieuse et ayant acquis un fort savoir liturgique se sont séparés à Taraudante, à l’endroit dit « Farq lahbab » (séparation des amis) et ont pris des directions différentes pour répandre la bonne parole, constituer de grandes zaouïas qui marqueront le destin du Souss, du sud voire de tout le Maroc. Moulay Brahim a fini ses jours à l’orée de la ville ocre, au sommet de l’une des montagnes du haut atlas.  Ses autres compagnons ont fondé des lieux où mysticisme et politique ont assuré de grandes zones d’influence (sidi Hmad oumoussa et sidi mhand nyaakoub).
En reprenant mon chemin, vers mon sud natal, je découvre, presque à chaque tournant, des panneaux publicitaires signalant des sites renvoyant au nouveau tourisme en vogue, celui des gîtes montagneux et des randonnées. Je ne résiste pas à la tentation et je décide de tenter l’expérience dans un hôtel sympathique, véritable petite ferme, et surtout entièrement tourné vers la montagne. Le concept est intéressant et les prix ne sont pas excessifs. Le lieu est paisible, propice à la détente et à la méditation face à la nature (la bonne idée en plus : il n’y a pas de télé dans les chambres !). Ce repos authentique me permet le lendemain de retrouver la partie la plus ardue de la route de Tizi N’test. 
Tinmel; une mémoire refoulée
Comme à l’accoutumée, je m’arrête longuement à la mosquée de Tinmel. Pour les amazighs c’est « timzguida imlouln », la mosquée blanche. Lieu mythique de mémoire qui remonte aux origines de la dynastie Almohade. Pour y accéder je quitte la route et je rejoins le village de Tinmel. Le site est magnifique. De la verdure et quelques villages disséminés en flancs de montagne ; sur quelques sommets les vestiges de kasbah fondées au 19ème siècle par le célèbre caïd Goundafi pour contrôler la route de Marrakech. Sous un soleil d’aplomb je contemple les lieux et je me demande pourquoi Mehdi Ben Toumert  a choisi ce site quasi inaccessible pour y installer son état-major ? Plus je contemple cette nature d’apparence hostile, sa physionomie accidentée, ses chemins  en lacets comme dans un film de Abbas Kiarostami, j’en arrive à la conviction qu’une pensée aussi rigoureuse  que celle des fondamentalistes que sont les almohades, ne pouvait trouver meilleure métaphore pour l’exprimer que l’espace qui l’abrite. C’est du sens auquel on ne peut accéder non pas par un chemin mais par un long cheminement. La route ne cesse en effet de monter, de descendre, de tourner à gauche, puis à droite…donnant l’impression de revenir à son point de départ.
Un plan kiarostamien: la quête de sens

Mais on finit toujours par monter… et atteindre le col de Tizi N’Test qui culmine à 2100 mètres ; il est le plus haut d’Afrique du nord. Il a été réalisé dans les années 20 du siècle dernier. Je m’installe dans un silence des hauteurs dans un décor qui sied à la méditation, au recueillement, à l’admiration du Créateur. Derrière,  les immenses montagnes, et en face vers le bas,  au-delà des cimes, la plaine du Souss, ouverte et prometteuse. On raconte, qu’au début du protectorat,  un médecin français était arrivé à cet endroit  avec des amis marocains pour s’installer à Souss. Contemplant très tôt le matin le paysage qui s’offrait à lui,  son attention fut attirée par une fumée blanche qui sortait de chaque foyer à cinq heures du matin. Posant la question à ses compagnons, on lui expliqua que les gens préparaient leur repas matinal à base du fameux « askif », cette soupe légère faite d’orge, de maïs et d’huile d’olive. La légende dit que le médecin décida de faire alors demi-tour arguant que des gens qui prenaient un tel menu le matin n’avaient nullement  besoin de médecin.  Qu’en est-il aujourd’hui ?
Les portes de Taroudant



vendredi 7 août 2015

Histoire et cinéma au Maroc

Histoire et cinéma en débat à Mohammedia
Le passé recomposé
« Raconter un drame, c’est en oublier un autre »
Paul Ricœur
La septième édition de l’université d’été organisée par la fédération nationale des ciné-clubs à Mohammedia du 28 juillet au premier août 2015 a connu une intense activité avec des moments phares. Il s’agit notamment du master class animée cette année par le cinéaste Mohamed Mouftakir, de la table ronde autour du thème « cinéma et histoire au Maroc » de l’hommage rendu au cinéphile Hamid Tbatou auteur de plusieurs ouvrages théoriques et académiques sur le cinéma et le théâtre et de la signature du livre « Le plus beau métier du monde : critique de cinéma ».


La table ronde autour du thème Histoire et cinéma a suscité un vif intérêt. Débattre de l’histoire aujourd’hui et de ses rapports multiples et complexes avec le cinéma rejoint une vaste problématique sociale qui traverse à la fois le champ de l’histoire et celui du cinéma. Il y a en effet un engouement particulier pour l’histoire et pour les récits mémoriels exprimés à travers la multiplication des cérémonies commémoratives, de la célébration de pratiques et de rites ancestraux. Le succès d’un projet médiatique incarné par la revue Zamane consacrée à l’histoire en est une autre preuve éloquente. Le voyage dans le passé fait florès. Et la mémoire ne cesse d’être convoquée ici et là. Le titre du roman Nous avons enterré le passé de Abdelkrim Ghallab était allé un peu vite en besogne. Jamais le passé n’a été aussi omniprésent et imprègne l’actualité à la fois politique, religieuse et sociale.
Le cinéma quant à lui connaît de fortes turbulences dans son expression du réel. Cette année en particulier a été marquée par de vives polémiques autour de certains films. Du coup inscrire l’ensemble de ces questions en interrogeant l’articulation du cinéma et de l’histoire trouve toute sa pertinence dans la mesure où ce débat restitue et réhabilite une autre notion essentielle, celle de l’historicité.
Le cinéma en effet entretient des rapports « historiques » si j’ose dire avec l’histoire. Devenu septième art, il a cherché très tôt à asseoir sa légitimité sociale sur une légitimité artistique et culturelle. Pour ce faire le cinéma s’est approché du roman, du théâtre et s’est inspiré de récits historiques. Mais en échange l’intérêt des historiens pour le cinéma a été tardif. Ce n’est que vers la fin des années 50 du siècle  dernier que des historiens ont proposé d’élargir la panoplie de leurs sources en convoquant la source filmique. Des raisons d’ordre techniques et méthodologiques expliquent ce retard. Les avancées réalisées en matières des sciences humaines ont doté les chercheurs d’outils susceptibles de décrypter le film cinématographique comme document historique ; à la fois utile pour l’histoire tout court comme pour l’histoire du cinéma. Témoin de son temps, le cinéma comme l’ont montré Godard et théorisé Gilles Deleuze, est aussi témoin de lui-même. Tout film peut être considéré comme témoin de son tournage, porter les traces visibles de son temps et être ainsi marqué d’historicité. L’idée d’historicité me semble en effet, et comme l’a montré le théoricien franco-iranien Youssef Ishaghpour, un concept opératoire qui permet d’englober les questions vastes soulevés par le rapport cinéma et histoire : histoire du cinéma, le cinéma historique,  l’histoire des formes et des techniques, le discours sur le cinéma ainsi que les influences réciproques entre le cinéma et l’histoire.
S’agissant du cinéma marocain en particulier on peut dire qu’il a accumulé un corpus suffisamment consistant qui offre une variété d’approches de la thématique historique. Si l’on suspend momentanément le fait essentiel que chaque film peut être interrogé du point de vue de l’histoire et on se concentre sur l’approche classique du film historique, on peut relever dans la filmographie marocaine des titres qui font directement référence à l’histoire comme argument dramatique. L’emblème cinématographique important de cette démarche étant Les cavaliers de la gloire de Souheil Benbarka (1993) grandiose superproduction qui a, largement, tenu ses promesses.
Cependant, ce qui caractérise ce corpus ce sont des films qui ne se sont pas contentés de s’inspirer de faits historiques mais ont tenté de « problématiser » cette approche en l’interrogeant d’un point de vue cinématographique. Ils ont abordé l’histoire avec une écriture originale qui est aussi un regard du cinéaste sur le récit historique.
Ahmed Bouanani avec Mémoire 14 (1971) Moumen Smihi avec 44 ou les récits de la nuit (1984) Laila Kilani avec Nos lieux interdits (2008) nous offrent ainsi ce que j’ai appelé des « propositions filmiques ». Proposition à prendre au sens philosophique et logique à savoir « un énoncé susceptible d’être vrai ou faux ».
Mémoire 14 construit un regard d’inspiration mythologique sur les années de la colonisation perçues comme « génocide culturel » ; l’originalité réside dans le détournement des images de l’autre : les archives filmées et photographiques produites par les instances coloniales pour les monter autrement et leur faire dire un autre point de vue imprégné de la culture agressée.

Côté fiction, Moumen Smihi rejoint Bouanani dans le refus du récit canonique de l’histoire coloniale : « 44 », c’est-à-dire le nombre des années du protectorat sont revisitées à la lumière de récit empreint là aussi de mythologies locales, réhabilitant le conte, le crieur public et la halqa comme référence d’une autre narration moins linéaire, fragmentée et polyphonique. 

samedi 25 juillet 2015

Rire au Maroc aujourd'hui

Vaut mieux en rire ? !
« Celui qui ne sait pas rire ne doit pas être pris au sérieux »
Philippe Sollers
De Dakhla à Nador en passant par Agadir, Marrakech ou Casa…chaque ville, chaque région du Maroc a des désormais son festival du rire. Le cinéma qui détient jusqu’à présent le record du nombre de manifestations qui lui est dédié va-t-il perdre bientôt ce leadership au bénéfice du rire ? Le rire est en effet présent, que dis-je, est omniprésent partout; il est sur scène et à l’écran.  On vient de sortir d’un mois de Ramadan où les différentes chaînes que compte le tristement célèbre PAM (attention pas de confusion, il s’agit du paysage audiovisuel marocain) ont multiplié d’ingéniosité pour nous faire rire (tant pis si le résultat est l’inverse). Il y a indéniablement un vouloir faire rire qui plane sur la place. A se demander s’il n’y a pas lieu de parler d’une politique publique du rire ! De quoi cela est-il le nom ? Que signifie cette frénésie qui anime des acteurs de la société civile à vouloir organiser ici et là des rendez-vous, des manifestations exclusivement centrées sur les spectacles humoristiques. Sur le rire. Qu’est-ce que cela traduit de la réalité de notre imaginaire collectif ? Autant d’interrogations qui en amènent une autre : peut-on parler sérieusement du rire ? Certes on a déjà beaucoup écrit sur le rire ; cela va d’Aristote à Bataille en passant par Bergson (un texte fondateur) Freud et Lacan…mais comment en parler aujourd’hui, ici et maintenant. Je pose ces questions tout en ayant présent à l’esprit ce que soulignait Voltaire : ceux qui cherchent des causes métaphysiques au rire ne sont pas gais !
Nietzsche (nous vivons décidément des temps nietzschéens !) notait pour sa part que « les amoureux  de la vérité » manquent d’humour. Nous en avons eu une formidable illustration avec les événements extraordinaires que nous avons vécus depuis le printemps dernier. Les grands titres de l’actualité ont manqué d’humour : on n’a pas beaucoup rigolé (sauf sous cape !) quand on a eu affaire à des sujets de censure, de lapidation, de viol…Ce trop plein de sérieux cherche alors à s’extérioriser dans d’autres espaces accentuant la dichotomie, si ce n’est l’hypocrisie sociale qui préside désormais au débat dit sociétal.
Ce trop plein de rire, organisé, disons plutôt « marketé », marchandisé cache mal un malaise voire une angoisse. Prendre le parti d’en rire est un écran qui se dresse face à un réel de plus en plus complexe. Le rire qui revient en force dans sa forme médiatisé est une réaction ; une riposte au trop plein d’angoisse. Une réplique au Sur-moi qui pèse de tout son poids sur les relations sociales (le retour du bâton moral à propos des comportements individuels en est un exemple). En somme cette invitation au rire collectif  est une manière de se doter d’une arme défensive contre le tragique ambiant.  
En fait, le rire a de nombreuses fonctions. Je mettrai bien en avant celle de défense spontanée contre l’oppression, la persécution les malheurs… C’est une arme intraitable des victimes comme l’a très bien scénarisé Charlot. Le rire, la dérision font vaciller les puissants. Du coup ils  cherchent à tout prix à mettre les rieurs de leur côté. Il permet aussi de renforcer le les liens sociaux, à rassurer la tribu dans son unité fondatrice.

Le rire c’est aussi et surtout un savoir vivre, un art de vivre l’altérité, un moyen de sortir du carcan des conformismes. Il est alors un indicateur d’intelligence comme le relève pertinemment Michel Onfray : « La capacité à rire est en relation avec la dose d’intelligence dont disposent les protagonistes, bien sûr. Le rire gras, scatologique, misogyne, raciste, antisémite, le rire des comiques médiatiques actuellement en vogue à la télévision (et tellement utile pour les parts de marché !), ce rire qui ne demande qu’un quotient intellectuel standard, celui-ci est la plupart du temps embourbé dans ce premier registre et touche prioritairement un public d’imbéciles... ».  

lundi 13 juillet 2015

Débat avec un confrère moderniste


Inezgan...istan ?


L’année 2015 figurera-t-elle dans l’histoire du pays comme une date charnière ? Elle ne cesse en effet de se nourrir de débats et de polémiques de nature inédites. Non pas que le Maroc n’a pas vécu des moments d’intenses discussions, son histoire politique atteste au contraire d’une riche tradition en la matière. La séquence ouverte, grosso modo, autour de l’affaire du film Much loved se distingue cependant d’abord par l’ampleur des débats et la nature quasi inédite de leur contenu. Une ampleur dopée par la nouvelle configuration qui caractérise la circulation des discours dans l’espace public. Il y a quelques temps c’étaient la presse écrite, et la presse partisane en particulier, qui véhiculaient les polémiques et leur donnaient du sens, souvent dans un contexte d’affrontement avec le pouvoir politique en place étant donné la nature des rapports de forces à l’époque, décrite aujourd’hui comme « années de plomb ». Aujourd’hui, notre société découvre et retrouve simultanément la liberté d’expression et des outils inédits de supports de discours. L’ampleur des polémiques d’aujourd’hui provient essentiellement de ce double constat : les réseaux sociaux numériques inaugurent « l’ère du tout dire, tout voir ». C’est le premier constat structurant de la situation de la tension virtuelle, appelée «  buzz » dans le jargon de la toile et qui ne manque pas d’effet politique. On se rappelle que le ministre de la communication a justifié l’interdiction du film de Ayouch non pas en se référant à un acte juridique et administratif mais par « l’émotion suscitée chez les citoyens de la toile » allant jusqu’à trouver une légitimité à sa décision, arbitraire de jure, dans l’approbation qui l’accueillie sur les réseaux sociaux.
L’autre élément qui caractérise ces polémiques, tendance été 2015, est leur focalisation sur une thématique sociétale en liaison avec les mœurs  et les libertés individuelles. La succession de certains faits, notamment ceux de Fès et d’Inezgane a suscité un certain émoi chez les partisans de la modernisation sociale, les défenseurs des libertés individuelles et globalement chez lez démocrates. Un clivage commence à se dessiner sommant les uns et les autres à se positionner. C’est dans ce cadre que nous avons lu avec beaucoup d’intérêt le l’édito de My Ahmed Charaï, directeur de l’hebdomadaire L’observateur du Maroc et d’Afrique et patron d’un groupe de presse (notamment Alahdath maghribia qui a repris en langue arabe le texte de M. Chraï). Edito dont le titre sonne déjà comme une injonction « Le PPS doit rester moderniste ». Un texte qui dit, dans le sillage des débats actuels,  l’inquiétude de son auteur de voir le parti du progrès et de socialisme renoncer à son engagement historique en faveur des libertés et du progrès social. Comme l’a souligné le directeur des quotidiens Albayane et Bayane Alyoum, M. Mahtat Rakas, dans son édito de samedi, M. Charaï devrait se rassurer sur l’attitude du PPS. Il reste fidèle à cet engagement, à sa ligne historique qu’il développe en fonction de l’intelligence qu’il a de la nature de chaque étape et des attentes des forces du progrès qui lui font confiance. Le ton serein du texte de M. Charaï, ne versant à aucun moment dans la polémique ou le dénigrement, autorise cependant à élargir le débat. A s’interroger calmement sur ce qui se passe ; sur ce qui traverse la société marocaine comme lame de fond et sur l’attitude la plus pertinente du « camp de la modernisation ». Si nous partageons et adhérons fondamentalement aux principes et aux valeurs humanistes et généreuses qui président à l’élaboration du texte de M. Charaï, nous pensons néanmoins que les choses sont autrement plus compliquées et dépassent la simple posture médiatique. Il est si simple et si facile d’opérer par dichotomie et par clivage alors même que les relations sociales invitent à une autre approche. La société n’est pas gérée par des oppositions binaires, transparentes et homogènes. C’est un véritable tissu complexe aux ramifications qui traversent l’ensemble du corps social, au-delà parfois des clivages politiques apparents.
Faut-il rappeler dans ce sens que la dérive actuelle relevée avec une certaine naïveté par les uns et les autres ne datent pas d’hier ? Il y a déjà des décennies que des jeunes femmes subissent et continuent à subir un harcèlement permanent et multiforme. Faut-il citer le cas de ces milliers de jeunes femmes qui dans l’anonymat absolu et le silence médiatique sont obligées de changera de vêtements  entre le lieu d’habitation et leur lieu de travail : la djellaba pour rentrer chez elles et des habits modernes pour le bureau ou l’usine. Un mien ami, militant de gauche de la première heure,  me rapporte une histoire qui l’a démoralisée et qu’il a vécue avec sa propre fille, étudiante universitaire. L’accompagnant une fois à acheter des vêtements dans un magasin chic du centre ville, il s’est permis de lui proposer une robe qui avait attiré son attention. «  Mais je vais la porter où Papa ? ». Il reçut la réponse de sa fille comme un coup de massue. « C’est la première fois que j’ai senti l’ampleur de la défaite culturelle de la gauche » m’avoua-t-il.
En Tunisie, la modernisation par en haut avait été menée par une élite qui nous faisait pâlir d’envie sinon de jalousie. Le pays passait pour un modèle dans la région. C’était une chimère. Les modernistes tunisiens et tunisiennes se sont réveillés sur une douloureuse réalité. Le cliché moderniste se réduisait aux alentours de l’avenue Bourguiba. La coupure était profonde avec le pays réel. Et aujourd’hui on découvre une autre Tunisie, conservatrice et rétrograde. La modernisation était factice car elle était coupée de son ancrage social.  Le cas tunisien est vraiment à méditer : comment la société tunisienne a basculé de Bourguiba à Ghannouchi malgré une élite « moderne », un système d’éducation qui était performant et même une politique sécuritaire très dure à l’égard du conservatisme social.

Cher confrère Charaï, le problème n’est pas avec le PPS. Le parti mène son action multiforme sur le terrain, dans les institutions...Le problème est ailleurs. Dans l’ensemble du corps social. Comment une ville comme Inezgane longtemps bastion de la gauche, ville jumelle d’Agadir le symbole même de la modernité, de la tolérance et où les jeunes femmes du Maroc entier venaient passer leur vacances, seules ou en groupes, en toute quiétude, est devenue « Inezganistan ». Cela devrait nous interpeller, nous inciter à sortir des schémas théoriques simplistes…pour tenter de comprendre et surtout d’agir. Tant qu’il est encore temps. 

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...