vendredi 16 mai 2014

Radioscopie d’une élite

l'anniversaire de Latif Lahlou
Radioscopie d’une élite

Chaque nouveau film de Latif Lahlou est une bonne nouvelle en soi. Il confirme, en effet, une caractéristique majeure du cinéma marocain, à savoir sa diversité générationnelle.  Latif Lahlou appartient en effet à la génération des pionniers ; il est lauréat de la célèbre école de cinéma parisienne l’IDHEC, section montage, en 1959. Que son nouveau film, L’anniversaire soit aujourd’hui en 2014, à l’affiche simultanément avec le film de Farida Bourquia, qui appartient à la génération intermédiaire, et le film de Hicham Lasri, la nouvelle génération, est une illustration éloquente de cette diversité. Cela est d’autant plus pertinent que le cinéma de Latif Lahlou offre des constantes et des marques qui en font un corpus cohérent susceptible de constituer une matière d’analyse et une référence aux jeunes cinéastes. C’est un cinéma, à mon sens, qui est marqué par deux phases essentielles que l’on peut résumer rapidement sous forme d’hypothèses, à confirmer par l’analyse. Deux phases qui se succèdent dans le temps et qui portées par des films qui se distinguent par leur format, leur genre, leur thématique et leur univers de référence.

                                Sin agafaye, court métrage, 1967

 On peut parler à ce propos d’une première phase qualifiée de socio-ethngraphique ; celle qui va, grosso modo de 1959 à 1969 ; marquée par la réalisation d’une vingtaine de courts et moyens métrages inscrits dans l’approche de la ruralité et dont l’œuvre emblématique est Sin Agafaye (les deux canaux, en langue amazigh). Ce court métrage de 1967, constituant une œuvre phare de cette période faste du documentaire marocain. Sin agafaye aborde une réalité complexe, celle de restituer un rite ancestral, relatif au partage communautaire de l’eau, en mettant en relief, par le seul travail de l’image, l’apport de l’investissement humain dans le dur labeur qu’imposent les conditions de vie à la campagne.
La seconde phase, peut être qualifiée de socio-psychologique…qui voit la caméra et le regard de Latif Lahlou opérer un redéploiement stratégique et qui commence avec Soleil de printemps, long métrage de fiction (1969). On passe alors à une dramaturgie urbaine, à un recentrage sur les caractères, la psychologie de personnages inscrits, à l’image de la société marocaine, dans un processus de modernité. Les images d’ouverture de Soleil de printemps sont à ce propos éloquentes ; elles disent le nouveau contexte marqué par la verticalité (les fameux immeubles de l’avenue des FAR à Casablanca) en lieu et place de l’horizontalité des plaines du Haouz. Le personnage principal est un petit fonctionnaire, originaire de la campagne comme pour assurer la transition avec les personnages futurs et annoncer le nouveau scénario de la filmographie de Latif Lahlou. Un scénario urbain par excellence.
Le cinéaste va s’atteler en effet à un travail de décryptage des rapports sociaux au sein des nouvelles couches aisées de la société marocaine. La compromission (1986), suit, sur fond de luttes des classes,  l’évolution d’un jeune cadre, architecte de formation. Ses idées généreuses au départ finissent par s’engluer dans une série de compromis. Cette impasse d’une couche sociale sera illustrée métaphoriquement par l’impuissance au double sens du mot du bourgeois rural du film, Les jardins de Samira (2007) en déplaçant le drame vers le lieu de l’intimité, la chambre à coucher, Latif Lahlou dévoile l’hypocrisie, la frustration et le désir de vie qui traversent en filigrane l’univers aux fausses apparences d’une société bloquée.
Blocage qui suppose, pour son dépassement, une énergie nouvelle, celle par exemple que vient prôner le jeune cadre de La grande villa (2009). Fraîchement rentré de son exil doré, Rachid, bute sur des obstacles à la fois de nature bureaucratique et culturelle. Son couple mixte, marié à une européenne,  qui est tout un programme symbolique de symbiose entre ici et ailleurs entre tradition et modernité, tombe à l’eau. « Les poches de résistance » sont hostiles à toute velléité de changement. Le couple lui-même qui offre une métonymie du projet social de Rachid subit les soubresauts de ce blocage.
Le nouvel opus de Latif Lahlou, L’anniversaire (2014) synthétise ce processus, et va plus loin encore en radicalisant certains choix dramatiques au niveau de la responsabilité qu’il fait incomber clairement à certaines couches sociales, les intellectuels notamment. C’est une radioscopie sans concession que nous offre Latif Lahlou de l’élite issue de l’ouverture politique du nouveau régime, à l’orée des années 2000.
Le couple de Saïd et Ghita sont l’illustration de la génération qui a bénéficié des années fric.  Tout leur environnement matériel dit le confort et l’aisance sauf que le bonheur n’est pas au rendez-vous. Saïd, architecte (personnage récurrent chez Latif Lahlou) pense trouver son harmonie en reprenant son projet de Cité verte. Ghita propose de monter une fête pour célébrer son anniversaire, prétexte pour renouer le lien familial et social. Anniversaire, celui-là même qui donne son titre au film. Ce récit-cadre englobe d’autres micro-récits qui nous permettent de découvrir le couple Ahmed et Jamila qui fonctionne en contre-champ du couple principal. Ici, c’est le calcul et l’opportunisme qui sont mis en avant comme programme d’ascension sociale…y compris pour récupérer le projet utopique de Said et l’inscrire dans une démarche de marketing politique.
L’évolution dramatique va suivre deux fils directeurs : les préparatifs de la fête et le désir de paternité d’Anouar l’artiste que tente de porter  Adiba. La fête deviendra alors, le lieu où les choix antagoniques vont se révéler au grand jour offrant au scénario son climax ; et le projet de grossesse d’Adiba offre à l’ensemble du récit son issue symbolique. Une issue qui a la forme d’un constat accablant. L’artiste n’aura pas de prolongement (sa femme échoue à réussir sa grossesse.
Les trois couples sont incarnés par des interprètes qui en donnent une varie consistance tant la congruence est forte entre les comédiens choisis et les personnages qu’ils incarnent. Pour Said et Ghita, Younes Megri et Amal Ayouch sont sur le registre de la maturité ; ils ont accompagné toute cette dynamique du cinéma marocain. Pour Ahmed et Jamila, le choix porté sur Hamid Basket et Sanaa Mouziane est pertinent. Pour le couple artiste, Anouar et Adiba, Abdellatif Chawqui et Fatimazahra Jouhari le mettent sous le signe de la beauté et de la fraîcheur.  
Cependant le récit ne fonctionne pas complètement comme un système fermé, il y a des personnages qui jouent à introduire des ouvertures, les enfants bien sûr, mais il y a aussi un personnage adulte qui refuse de s’enfermer dans une logique quasiment fataliste de la reproduction du même modèle social ; il s’agit de Touria (rebelle en arabe ?) incarnée justement par une figure médiatique qui dans sa pratique de tous les jours refuse de remonter les sentiers battus, Sanaa Elaji.
Mohammed Bakrim

          

jeudi 15 mai 2014

Nour-Eddine Saïl à Cannes

Le Maroc et le festival de Cannes
                                  Gilles Jacob, le président de Cannes, et N. Saïl (photo bakrim)

mercredi 14 mai 2014

Retour à Agadir...


Pour  un grand rendez-vous autour du documentaire
Nicolas Philibert... à Agadir (photo bakrim)
« Retour à Agadir »…pour un bilan provisoire de la sixième édition du Fidadoc et qui prend la forme d’un clin d’œil à une époque phare du documentaire marocain, les années soixante. Retour à Agadir est en effet le titre d’un documentaire signé Mohamed Afifi ; un court métrage de 11 minutes, réalisé en 1967. Un poème visuel et sonore, en noir et blanc, dédié à la ville martyr. Le projet en effet s’inscrit dans le contexte de l’époque où le cinéma répondait à une demande institutionnelle de produire des images nationales. La télé n’était pas encore là (quelle chance !), le cinéma avait en charge cette mission de capter les moments importants de la vie du pays. Agadir venait de subir un terrible tremblement de terre, l’un des plus meurtriers de l’histoire (plus de 15 000 morts) ; tout le pays s’était mobilisé pour la remettre de ses débris de poussière et de fer. La caméra de Afifi est allée enregistrer cette « résurgence » ; cette renaissance, ce retour à la vie. Le résultat est tout simplement éblouissant ; le film a d’ailleurs obtenu le Tanit de bronze aux Journées cinématographiques de Carthage en 1968. Son écriture est spécifique ; il relève de ce que l’on pourrait appeler le documentaire de création. Il est alors symbolique qu’aujourd’hui, cette ville filmée comme « une statue en plusieurs mouvements » soit celle qui abrite un festival du film documentaire. Une manière de prolonger l’œuvre  de Afifi. En bouclant avec succès sa sixième édition, le festival devrait s’atteler à transformer l’essai pour donner à la ville, à la région, au pays le grand festival de cinéma documentaire que le contexte général légitime. L’engagement des uns et des autres devraient aider à apporter les réajustements nécessaires à un nouveau positionnement du Fidadoc.
Sur un plan structurel
Le festival a amélioré son image au niveau de sa présence dans la ville. Mais cet ancrage reste cantonné au niveau de l’image si ce n’est au niveau du discours. Une évolution à ce niveau passe nécessairement par un lieu stratégique qui abrite le festival. Certes, beaucoup d’activités ont été déployées vers la périphérie pour toucher la ville au sens large. Mais cela reste aléatoire tant que le festival n’a pas forgé un lieu qui fait lien. Les principales activités de cette édition ont été abritées par l’Institut français et la grande salle de la municipalité. La salle de l’Institut français a été un ratage total au point de provoquer l’ire de ceux qui ont été invités à y présenter leur film. La salle de la municipalité, rénovée certes, mais ne correspondant nullement aux normes du cinéma, accentuait cette dimension d’extraterritorialité du festival. Car cette question du lieu est déterminante pour la nature du public présent. Force alors est de constater que l’essentiel du public qui a assisté aux projections de la compétition officielle a été constitué par les festivaliers eux-mêmes et de quelques collégiens venus timidement, encadrés par leurs formateurs. A la décharge des organisateurs on peut noter hélas que cette question du public est le point noir de nombreuses manifestations cinématographies. Certains festivals qui se traguent de leur ancienneté dans l’agenda n’arrivent pas à mobiliser un public de fidèles. Or, la force d’une manifestation cinématographique réside dans sa capacité à mobiliser un noyau de fidèles qui reflètent son évolution et accompagnent son développement. Cela se répercute fatalement sur la qualité et le niveau des débats. Pour débattre d’un film en compétition officielle en présence de son auteur, la nature du public présent dans la salle est fondamentale. Il y a un niveau de pertinence qui ne peut être atteint qu’avec une homogénéité relative du public, porté par un background cinéphilique fruit d’une accumulation d’une année à l’autre.
A Agadir ce n’est pas encore le cas. Et en partie c’est dû à l’absence d’un lieu central, une salle de cinéma en l’occurrence. Il est temps alors que de prendre une initiative d’envergure pour réhabiliter l’une des salles historiques de la ville. Le Sahara, situé au cœur du site historique de Talborjt nous semble le lieu idéal pour jouer ce rôle de lien social et culturel autour du festival. Et ce n’est pas une affaire qui concerne uniquement les organisateurs du Fidadoc ; cela devrait l’ensemble des amis du festival, les autorités de la ville, les élus et les acteurs associatifs. Nos amis du Burkiba Faso, présents lors de cette édition nous ont donné un exemple de mobilisation citoyenne pour réhabiliter une salle de cinéma dans leur pays.
Agadir qui abrite aujourd’hui, au moins trois manifestations cinématographiques d’envergure devraient donner l’exemple en lançant une initiative citoyenne sur cette voie.
Sur le plan éditorial
Le Fidadoc a désormais ses marques ; le noyau étant constitué par une compétition internationale, très diversifiée et très ouverte sur la grande diversité du documentaire. Cette édition est allée très loin d’ailleurs dans ce sens. Au point parfois de s’interroger sur la nature même du documentaire aujourd’hui tant les choix artistiques qui le portent sont divergents. Mais c’est un plus qu’il faut fructifier en organisant davantage les échanges et les débats : penser à introduire la formule de la table ronde avec un public ciblé autour des films en compétition (sans éliminer l’échange général avec le public suite à la projection). La dimension formation est une des réussites du festival ; elle est aujourd’hui prolongée par les concepts de la ruche documentaire qui permet de cerner davantage le profil des participants et de concrétiser leur ambition dans des projets suivis en amont, en phase d’écriture et de conceptualisation, par des experts.
Notre proposition est d’enrichir la programmation par une fenêtre Rétrospective, sur l’histoire du documentaire, à commencer par le documentaire marocain.  Les nouvelles générations en tireraient un grand bénéficie : quand dans un débat, ou au cours d’une leçon de cinéma…on fait référence à Latif Lahlou, Bouanani… Chris Marker, Depardon..ou Van Der Keuken, il est utile que le Fidadoc contribue à forger ce background chez son public.
Mohammed Bakrim
  


mardi 13 mai 2014

Frontieras de Farida Benlyazid


                               A chacun sa vérité

La dernière édition du festival national du film (Tanger, 7-15 février 2014) a été l’occasion de vérifier une hypothèse fondatrice de toute approche théorique du cinéma marocain, à savoir sa grande diversité. Une diversité qui se traduit au niveau des générations : des pionniers qui continuent à produire, côtoient des jeunes avec leur première œuvre. L’exemple le plus illustre étant le pionnier Latif Lahlou présent à Tanger avec son long métrage, L’anniversaire,  et qui fait partie de la première génération des cinéastes marocains. Mais c’est une diversité qui touche également aux approches esthétiques et aux contenus thématiques. Beaucoup d’observateurs ont relevé, entre autres, lors de cette édition, l’omniprésence de la richesse linguistique du pays dans les dialogues des films. La langue amazighe dans ses différentes variantes régionales a été le vecteur de communication authentique de nombreux drames (Tawnza, Graines de grenades, Adios Carmen…). Et d’une manière inédite, voire pour la première fois dans les annales du festival national, un film parlant hassani a non seulement été inscrit au programme mais s’est vu octroyer une des consécrations prestigieuses du palmarès, à savoir Le prix du jury. Il s’agit du film Aria delma (mauvaise idée en hassani) du jeune cinéaste Ahmed Baidou. L’originalité du film n’est pas seulement sa dimension linguistique mais également tout son mode de production. Le tournage, la production, le casting ont été entièrement réalisés dans nos provinces du sud, la région de Laâyoune notamment. Le film aborde la thématique de l’émigration clandestine avec en toile de fond, des relations amoureuses et humaines qui vont pâtir de certains choix. Mais le film parle plutôt par les images de l’espace qu’il revisite, par le jeu des comédiens très spécifique et très ancré dans son environnement socio-culturel.
Le hasard de la programmation a fait que c’est un autre film, au niveau du court métrage cette fois, ayant pour thématique la question de nos provinces du sud qui s’est vu décerner le grand prix du court métrage. Il s’agit de Réglage de Hicham Regragui et de Driss Gaidi. Si Aria delma s’est démarqué par sa langue et par ses espaces hassanis, Reglage peut être inscrit dans la jeune histoire de notre cinéma comme la première fiction mettant en scène des personnages renvoyant à des éléments du groupuscule séparatiste. On les voit en effet torturer d’une manière atroce un détenu marocain qui a tenté une évasion. La force du film, au-delà de cette dimension humaine souvent occultée dans les médias, est dans son traitement qui fait honneur au jeune cinéma marocain. La qualité de l’image, les trucages et autres effets spéciaux, le montage, la bande son…des réussites basées sur des travaux réalisés par de jeunes lauréats des écoles de cinéma et qui sont la première force du film.
Aria Delma, et Réglage qui viennent ainsi d’être récompensés à Tanger permettent d’aborder le rapport qu’établit le cinéma marocain avec la cause nationale numéro un du pays, celle de la récupération de nos provinces du sud.
On sait que le sujet est récurrent et revient sous une forme ou une autre dans l’espace public. Certains officiels, quand ils abordent le cinéma,  n’hésitent pas à poser le problème frontalement en demandant à la profession du cinéma : « pourquoi il n’y a pas de film sur le Sahara marocain ? ». Les promoteurs du « Livre blanc sur le cinéma marocain » initié dernièrement par le ministère de la communication en ont fait un choix stratégique, appelant les scénaristes et les producteurs à ouvrir davantage la palette des sujets traités. Certains membres de la commission d’aide au cinéma, dont l’actuel président, ont fait du thème « le cinéma et les grands sujets nationaux » un véritable leitmotiv. Un membre de la commission est d’ailleurs un intellectuel originaire du sud dans un geste du ministère de tutelle visant à « pousser » dans le sens d’une ouverture vers des sujets ayant trait à l’actualité du pays.
Or, me semble-t-il, le sujet est trop sérieux pour en faire un enjeu conjoncturel ou le livrer à de la surenchère démagogique. Il invite aussi à plus de pertinence dans les propos. D’abord, il n’est pas juste de dire que le sujet est complètement occulté par le cinéma marocain. Aussi bien pour le court métrage comme pour le long, pour le documentaire comme pour la fiction, la question nationale a été l’objet, implicitement ou explicitement, de traitement cinématographique diversifié. Faut-il rappeler dans ce sens  les documentaires réalisés dans la ferveur patriotique qui a accompagné la marche verte ; je cite à ce propos le long métrage de feu Mohamed Lotfi, La marche verte (1975) et le court métrage portant le même titre de Souheil Benbarka.
Pour la fiction, il ya lieu de citer le très beau   court métrage de Hassan Legzouli, Quand le soleil fait tomber les moineaux, « l3adrej » (1999), entièrement tourné dans un village de Moyen Atlas, avec les habitants jouant leur propre rôle. Beaucoup de jeunes de ce village sont des militaires mobilisés dans la guerre imposée au pays. L’un des moments forts du film est la scène de l’arrivée de deux représentants des autorités chargés d’informer une famille de la mort de ses deux enfants dans la guerre. Le tout filmé avec justesse et distance qui n’exclut pas l’émotion.
Docu-fiction
Face à la multiplication des provocations menées par des cinéastes espagnols dont notamment le comédien international Javier Bardem, devenu pratiquement agent de communication des séparatiste, la cinéaste marocaine Farida Benlyazid a pris l’initiative d’écrire le scénario d’un documentaire sur les provinces du sud. Le projet a bénéficié d’une avance sur recettes et a bénéficié en cours de route de divers soutien. La production a été prise en charge par le cinéaste Latif Lahlou. A terme, cela est devenu un docu-fiction, intitulé Frontieras, présenté au festival national du film en 2013. Il met en scène l’évolution d’une documentariste espagnole qui débarque à Laayoun avec un certain nombre de préjugés qui vont tomber à l’eau au fur et à mesure qu’elle découvre la réalité du terrain. Une réalité exprimée par la richesse de la culture locale et la profondeur des relations humaines. Farida Benlyazid nous précise à propos de la genèse du film : « l’idée d’écrire ce scénario m’est venue lors d’un séjour à Nouakchott où j’ai été invitée pour une semaine de films. J’ai été d’emblée fascinée par le désert ; j’ai eu tout de suite envie de filmer ces beaux paysages. Entre temps j’ai vu le documentaire  de la journaliste marocaine Soumya Dgoughi sur l’histoire du Sahara. Et comme je suis tangéroise et hispanophone j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de suivre le traitement orienté que nos voisins du nord consacrent à la question du Sahara. Je me suis dit nous aussi nous devons réagir ! A chacun sa vérité (NDLR : c’est le titre originel du film). Je me suis mise alors à l’écriture et pour se faire je me suis installée un certain temps au Sahara et ses principales villes. J’ai appris énormément de choses et ma fascination a encore augmenté pourr les lieux et notamment pour les gens… J’espère que mon  travail sera à la hauteur de ce que la réalité dégage ». Le film ne s’enferme pas dans un genre précis ; ce n’est ni un  documentaire classique puisque « le récit » est porté par des comédiens : Romania Sanchez dans le rôle de la cinéaste espagnole avec des comédiens marocains Mohamed Merouazi, Smail Abou Alkanater, Amal Bouftaf…et ce n’est pas non plus une fiction pure puisque les données historiques, civilisationnelles et culturelles sont rapportées par des acteurs de la vie réelle sous forme de témoignages. Le film a le mérite d’ouvrir une voie. Il fera certainement des émules !
Signalons, dans cette perspective, que des jeunes cinéastes, Yasmine Alkhayat, Rabii Aljaouhari…ont réalisé des reportages et des documentaires consacrés notamment au sort des séquestrés marocains des camps de Tindouf.
Les choses bougent donc, pour le cinéma, à ce niveau aussi.  Il a fallu que le cinéma marocain arrive à une forme de maturation et de dispositions pour qu’on lui pose enfin de telles questions relatives à son programme dramatique. Aujourd’hui c’est un cinéma apte à s’ouvrir sur les sujets qui interpellent l’imaginaire collectif contemporain de notre société. Il en a fait la preuve. Encore faut-il que la société fasse preuve d’une telle disponibilité à se voir en miroir, avec tous les risques inhérents à la représentation de soi : notre public est habitué à voir l’autre filmer l’autre ; il s’initie peu à peu à découvrir sa propre image. Je renvoie aux polémiques qui ont accompagné certains films lors de cette décennie.
Et puis d’un point de vue plus « culturel », notre cinéma évolue dans un contexte où ni le roman, ni aucune autre forme de production de l’imaginaire n’ont  initié une prise en charge des « récits fondateurs » qui, selon Jean-François Lyotard, constituent les ressorts de la modernité. Et en matière de modernité, notre  cinéma fait œuvre  de pionnier.


vendredi 9 mai 2014

Festival du cinéma africain de Khouribga 2014

La nouvelle génération arrive


La capitale des phosphates s’apprête à accueillir la  17ème édition du festival du cinéma africain qui se tient cette année du 14 au 21 juin 2014. Le plus ancien festival de cinéma au Maroc réussit ainsi son pari de régularité. Un défi aussi eu égard les conditions générales qui marquent son évolution. C’est surtout grâce à une approche volontariste de ses animateurs et à la sympathie de nombreux professionnels de cinéma en Afrique que Khouribga a réussi à devenir un rendez-vous annuel, cinéphile et convivial du cinéma africain. Un acquis désormais incontournable qui vient confirmer et conforter la politique africaine du pays.
Un communiqué officiel de la fondation du festival de Khouribga a précisé le nombre de films inscrits en compétition officielle de cette nouvelle édition. On peut dire déjà que cette édition se tient sous le signe de l’arrivée de nouvelles générations de cinéastes.
 C’est ainsi qu’on apprend que 14 longs métrages vont concourir pour le prestigieux Grand prix Sembene Ousmane. Ils émanent de 13 pays. La géographie de la représentativité du continent est toujours un indicateur de la richesse et de la diversité d’une programmation ; que nous dit alors la carte africaine de la compétition officielle de cette année. On retrouve bien sûr le Maroc, il est rejoint par la Tunisie et l’Egypte comme représentants de l’Afrique du nord. Si l’on adopte un découpage linguistique selon les langues dominantes, on retrouve l’Afrique noire francophone représentée par le Sénégal, le Rwanda, le Congo, le mali, le Tchad. L’Afrique anglophone par L’Afrique du sud, le Cameroun (quoique c’est un pays au moins bilingue), le Zimbabwe. L’Afrique lusophone par la Guinée-Bissau. L’italophone par l’Ethiopie.
Côté films, cette édition s’annonce très compétitive avec le Maroc représenté par le Grand prix de Tanger, Sotto voce de Kamal et par Adios carmen, prix de la première œuvre et du meilleur second rôle masculin. Le Tchad aura de grandes ambitions avec Grigris de Mahamat Salah Haroun, sélection officielle à Cannes 2013 et ayant également concouru aux Oscars. La Tunisie est à Khouribga avec Nesma, premier long métrage de Houmeida Béhi qui n’est autre que le fils du grand cinéaste tunisien Reda Behi. L’Egypte est présente avec Asham de Maggie Morgan ; un film qui nous transpose dans l’univers des événements de 2011 et où nous retrouvons un vétéran du cinéma égyptien, Mohamed Khane. Le Sénégal, c’est le jeune Hubert Lada Ndao qui présente son nouveau film, Dakar Trottoirs…Le scénariste-réalisateur sud-africain Andrew Worsdale revient avec sa romance noire, Durban poison, qui se déroule, nous apprend son synopsis, dans le milieu marginalisé des Blancs défavorisés. Le film suit l'enquête de police autour de quatre meurtres et rend compte de l'amour tragique des assassins amoureux. Le Mali sera à Khouribga par un geste symbolique fort ; en effet c’est Soussaba Cissé qui présente son film Rumeurs de guerre, une comédie sur les événements tragiques qui secouent le nord du pays frère. Et Soussaba n’est autre que la fille de Souleimane Cissé, l’un des pères du cinéma africain et l’une de ses figures les plus célèbres dans le monde. Khouribga joue ainsi le rôle d’un tremplin pour les nouvelles générations.

Mohammed Bakrim

jeudi 8 mai 2014

Zaynab, la rose d’Aghmat de Farida Bourquia


Une femme dans l’histoire
Farida Bourquia passe pour l’une des pionnières, sinon la pionnière tout court, du cinéma de femme au Maroc. Après des études de cinéma dans l’ex-Union soviétique au début des années 70, elle intègre la télévision à son retour au Maroc. Cela n’a pas été évident, raconte-elle à Omar Salim lors de son passage dans son émission sur radio mars. En effet, Farida Bourquia, fille du grand militant communiste, feu Abdessalam Bourquia, leader historique de l’actuel PPS, et ayant étudié chez « les rouges », les tenants de l’ordre à l’époque voyaient d’un œil  suspect l’arrivée de cette trouble fête d’autant plus que dans le temps c’était le super ministère de l’intérieur qui avait en charge le département de l’information (l’ancêtre de l’actuelle ministère de la communication). Farida Bourquia rapporte sur un ton humoristique que son père dut avouer aux responsables de la télévision qui l’avaient reçu que sa fille « avait tout de lui…sauf hélas mes idées politiques ! ». Elle a ainsi rejoint la télévision marocaine au milieu des années 70.
Mais la suspicion politique n’était pas le seul obstacle qui a marqué les débuts de la carrière de Bourquia ; ce fut aussi le machisme ambiant : femme et diplômée en réalisation de surcroit, c’était trop pour un univers monopolisé par les hommes. On pouvait accepter de voir les femmes partout sauf à ce niveau. Elle lui a fallu ainsi galérer pendant plusieurs années et multiplier les gestes de bonne volonté avant d’être « validée » par la domination masculine. 
Entre temps, elle n’a pas oublié son premier amour, le cinéma. C’est ainsi qu’en 1982, elle réalise son premier long métrage, La braise. Film au titre prémonitoire, car elle s’y est  brûlée les doigts, tant les conditions de la production étaient pénibles. D’énormes dettes issues du film pèseront sur sa vie et sa carrière. Le scénario du film, en outre, signé Mahmoud Megri, traitant de l’aveuglement des foules et du climat de suspicion inhérent aux sociétés fermées, en l’occurrence ici, la campagne et qui accule les victimes et les innocents à la marge, est une métaphore de la condition féminine. Le film subit finalement une impasse. Farida Bourquia va alors délaisser le cinéma et immigrer pour de longues années dans ce qui sera son œuvre majeure les téléfilms et les feuilletons. Sa filmographie dans ce secteur audiovisuel est très riche et a été marquée par des titres qui ont rencontré succès public et ont récolté des prix.  
De cette longue expérience, se dégagent les signes qui vont constituer la touche de Farida Bourquia et que nous retrouvons avec force dans ses films lors de son retour au cinéma. Il s’agit de l’importance accordée au scénario, en faisant appel aux spécialistes en la matière ;  la présence de femmes à forte personnalité et qui n’hésitent pas à aborder frontalement leur destin et l’amour des comédiens. Son retour au cinéma se fait en 2005, c’est-à-dire plus de 20 ans après La braise, avec Deux femmes sur la route. Un road movie, sur un scénario de Youssef Fadel, du sud au nord du Maroc, un voyage dans l’espace qui est aussi une radioscopie d’une société traumatisés absence du mari, mort (?) du fils…Et sur un fond de problèmes nés de l’échange avec l’autre.
En 2013, Farida Bourquia persiste dans le cinéma et nous propose, un autre voyage, dans le temps cette fois. Avec Zineb, la rose d’Aghmat, elle nous transpose dans le Maroc de la dynastie amazighe celle des Almoravides qui a régné sur le Maghreb et l’Andalousie au 11ème et 12ème siècle avec au centre du récit une figure féminine exceptionnelle, celle de Zineb Annafzaouia. La vie de celle qui fut l’épouse d’un des Sultans qui ont marqué l’histoire, est revisitée ici dans une sorte d’hommage cinématographique aux allures féministes. La première expression de cet hommage à Zineb Annafzaouia est de la faire incarner par l’une de nos plus belles comédiennes, Fatym Layachi. Celle-ci fut au rendez-vous du rôle ; un rôle difficile et complexe ; elle le porte de bout en bout, palliant par la grâce qui émane de sa présence aux lacunes du scénario. Car, en optant pour ce récit historique, Farida Bourquia a tenté une belle aventure ; la reconstitution historique n’est pas le point fort d’un cinéma qui a forgé sa légitimité sociale sur le scénario dit de proximité ; le scénario qui puise dans le quotidien et ses peines. Le mérite de Farida Bourquia n’en est pas moins évident. Elle fait une proposition autour de ce que nous avons déjà souligné comme sa touche : un personnage féminin fort et Zineb est une figure dramatique idéale à forte consistance sémantique. Farida Bourquia, à partir du scénario de Mohamed Moncef Kadiri a tenté de la cerner à travers plusieurs étapes de sa vie riche et tumultueuse. Une évolution par tableaux successifs, le hors champ historique est limité à des brèves allusions. L’une des séquences réussies dans ce sens est celle avec le père, incarné par Feu Mohamed Majd. On y voit la jeune Zineb se nourrir de récit de voyages, de contes et de lectures de livres. Un parcours initiatique qui se complétera dans l’affrontement avec la doxa ; une femme qui a une vision du monde ne peut être que « sorcière » ou magicienne » à bannir ou …à marier.
Le film s’attarde sur cette dimension chronologique et anecdotique (les récits de conflits inter-principautés ; les différents mariages de Zineb…) au détriment de la rencontre avec l’homme qui donnera une autre dimension à sa personnalité, Youssef Ibn Tachefine. Le chef de guerre, puis Emir, puis Sultan régnant sur un vaste empire. Le scénario est finalement victime de sa trop grande ambition ; trop étalé dans le temps, handicapé par les conditions de production qui réduisent son évolution à une succession de scènes intérieures, il a manqué de concentration sur l’essentiel : comment cette femme a forcé et a forgé un destin au point de marquer les esprits et d’inscrire son nom au Panthéon de notre imaginaire.
Mohammed Bakrim


lundi 5 mai 2014

Faouzi Bensaidi et le football

Faouzi Bensaïdi filme l’hors jeu


Finalement le Maroc ne sera pas totalement absent du mondial brésilien de juin prochain. Et ce sera grâce au cinéma ; grâce en particulier à Faouzi Bensaïdi. L’auteur du mythique Mille mois et dernièrement de Mort à vendre a été, en effet,  sollicité, avec une trentaine de cinéastes dans le monde, à  contribuer à une commande de la FIFA consistant à réaliser un court métrage de cinq minutes autour de la thématique du football. La trentaine de films ainsi obtenus seront diffusés via la télévision pendant le déroulement de la coupe du monde. « C’est une commande à laquelle je n’ai pas hésité à répondre  ayant été séduit et intéressé par l’idée. » Il s’inscrit ainsi dans la logique qui marque sa brillante carrière aussi bien en tant que cinéaste qu’en tant que homme de théâtre qu’il a été à l’origine. Tous ses films obéissent à une volonté « d’expérimenter » de nouvelles pistes et de refuser de s’enfermer  dans les sentiers battus. « Je n’ai pas peur de la commande, nous dit-il. Quand on a un monde intérieur, une vie intérieure…ils arrivent toujours à transpercer et à traverser la commande d’une manière volontaire ou involontaire…nous ne regardons le monde qu’à travers une vision et cette vision s’impose d’elle-même. D’autre part, cette idée de la contrainte est toujours source de la création. Ma pensée profonde c’est que si la contrainte n’est pas là, peut-être même qu’il faut l’inventer…les cinéastes, et l’histoire du cinéma en témoigne, qui ont eu beaucoup de moyens pour certains de leurs projets les ont finalement ratés. Alors que lorsque ils ont travaillé dans la douleur et la contrainte, ils ont donné des chefs-d’œuvre ».
Cet exercice autour du football en tant que sujet  peut être compris dans ce sens. D’autant plus que le canevas est très ouvert nous dit Faouzi Bensaïdi dans une déclaration à Albayane. Il s’agit de partir de l’une des règles du football (le pénalty, le corner…) pour proposer une fiction. Chacun des 31 cinéastes étant libres  de lui donner la forme et le contenu qu’il souhaite. « Mon film s’intitule Outsiders ; il s’inspire de la fameuse règle, très controversée par ailleurs,  de l’hors jeu ; je m’y suis retrouvé ; me considérant un peu et tout le temps hors jeu, comme d’ailleurs la plupart de mes personnages qui sont toujours en déphasage  par rapport à un système. Mes  films sont peuplés de marginaux. J’ai ainsi, dans une sorte de clin d’œil, mobilisé pour ce court métrage, les comédiens qui ont joué dans Mort à vendre : Fahd Benchemsi, Mohcine Malzi et Fouad Labied ». Dans le film, ils incarnent des marginaux emblématiques de tout un cinéma : « J’ai inventé une histoire pour eux ; pour des garçons vivant de petits trafics ; ils sont en fait hors jeu…on les voit dans le film voler des ballons ; ils ne sont pas dans le jeu ;  ce sont des outsiders ».
Interrogé sur son rapport au football, Faouzi Bensaïdi nous dit qu’il y a deux phases dans sa vie : l’une, celle de l’enfance et du début de la jeunesse, était dédiée au football et la suivante au cinéma. « J’ai beaucoup joué au football dans le cadre des équipes de quartiers et des compétitions locales. J’étais capitaine de l’équipe de mon quartier et je jouais comme milieu de terrain offensif (un numéro 8 de l’époque) ; je n’étais pas particulièrement bon ; mais j’aimais orienter, diriger les autres joueurs ; j’étais entraineur, en fait c’était moi qui m’occupait de la logistique». Metteur en scène déjà en quelque sorte. Sur le joueur qui l’avait marqué, le meknassi n’a pas hésité une seconde «  Feu Aziz Daidi, bien sûr. ». Un bel hommage à l’élégant et regrette numéro  10 du CODM de la belle époque. Sur le plan international Faouzi Bensaïdi cite Maradona : «  un grand joueur certes,  mais j’ai aussi beaucoup d’affection pour le personnage, son parcours atypique. »
Faouzi Bensaïdi qui avait signé avec son premier film, La falaise, le court métrage le plus titré de la filmographie marocaine, soulève une autre dimension pour ce projet ; c’est que le court métrage, format « marginalisé » par les grands circuits commerciaux va bénéficier de l’impact de la coupe de monde, l’événement le plus médiatisé de la planète.

Mohammed Bakrim

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...