lundi 29 février 2016
dimanche 28 février 2016
L’hommage de Tanger à Latif Lahlou
Un
cinéaste de son temps
La nouvelle édition du
festival national du film qui s’ouvre aujourd’hui à Tanger rend un hommage au
cinéaste marocain Latif Lahlou. Un hommage mérité, pertinent et opportun. Il
vient confirmer, en effet, une caractéristique majeure du cinéma marocain, à
savoir sa diversité générationnelle.
Latif Lahlou appartient à la génération des pionniers ; il est
lauréat de la célèbre école de cinéma parisienne l’IDHEC, section montage, en
1959. Cela est d’autant plus pertinent que le cinéma de Latif Lahlou offre des
constantes et des marques qui en font un corpus cohérent susceptible de
constituer une matière d’analyse et une référence aux jeunes cinéastes. C’est
un cinéma, à mon sens, qui est marqué par deux phases essentielles que l’on
peut résumer rapidement sous forme d’hypothèses, à confirmer par l’analyse.
Deux phases qui se succèdent dans le temps et qui portées par des films qui se
distinguent par leur format, leur genre, leur thématique et leur univers de
référence. On peut parler à ce propos d’une première phase qualifiée de
socio-ethngraphique ; celle qui va, grosso modo de 1959 à 1969 ;
marquée par la réalisation d’une vingtaine de courts et moyens métrages
inscrits dans l’approche de la ruralité et dont l’œuvre emblématique est Sin
Agafaye (les deux canaux, en langue amazigh). Ce court métrage de 1967,
constituant une œuvre phare de cette période faste du documentaire marocain.
Sin agafaye aborde une réalité complexe, celle de restituer un rite ancestral,
relatif au partage communautaire de l’eau, en mettant en relief, par le seul
travail de l’image, l’apport de l’investissement humain dans le dur labeur
qu’imposent les conditions de vie à la campagne.
La seconde phase, peut
être qualifiée de socio-psychologique…qui voit la caméra et le regard de
Latif Lahlou opérer un redéploiement stratégique et qui commence avec Soleil de
printemps, long métrage de fiction (1969). On passe alors à une dramaturgie
urbaine, à un recentrage sur les caractères, la psychologie de personnages
inscrits, à l’image de la société marocaine, dans un processus de modernité.
Les images d’ouverture de Soleil de printemps sont à ce propos
éloquentes ; elles disent le nouveau contexte marqué par la verticalité
(les fameux immeubles de l’avenue des FAR à Casablanca) en lieu et place de
l’horizontalité des plaines du Haouz. Le personnage principal est un petit
fonctionnaire, originaire de la campagne comme pour assurer la transition avec
les personnages futurs et annoncer le nouveau scénario de la filmographie de
Latif Lahlou. Un scénario urbain par excellence.
Le cinéaste va s’atteler
en effet à un travail de décryptage des rapports sociaux au sein des nouvelles
couches aisées de la société marocaine. La compromission (1986), suit, sur
fond de luttes des classes, l’évolution
d’un jeune cadre, architecte de formation. Ses idées généreuses au départ
finissent par s’engluer dans une série de compromis. Cette impasse d’une couche
sociale sera illustrée métaphoriquement par l’impuissance au double sens du mot
du bourgeois rural du film, Les jardins de Samira (2007) en
déplaçant le drame vers le lieu de l’intimité, la chambre à coucher, Latif
Lahlou dévoile l’hypocrisie, la frustration et le désir de vie qui traversent
en filigrane l’univers aux fausses apparences d’une société bloquée.
Blocage qui suppose, pour
son dépassement, une énergie nouvelle, celle par exemple que vient prôner le
jeune cadre de La grande villa (2009). Fraîchement rentré de son exil
doré, Rachid, bute sur des obstacles à la fois de nature bureaucratique et
culturelle. Son couple mixte, marié à une européenne, qui est tout un programme symbolique de
symbiose entre ici et ailleurs entre tradition et modernité, tombe à l’eau. « Les
poches de résistance » sont hostiles à toute velléité de changement. Le
couple lui-même qui offre une métonymie du projet social de Rachid subit les
soubresauts de ce blocage.
Le nouvel opus de Latif
Lahlou, L’anniversaire (2014) synthétise ce processus, et va plus loin
encore en radicalisant certains choix dramatiques au niveau de la
responsabilité qu’il fait incomber clairement à certaines couches sociales, les
intellectuels notamment. C’est une radioscopie sans concession que nous offre
Latif Lahlou de l’élite issue de l’ouverture politique du nouveau régime, à
l’orée des années 2000.
M.B
vendredi 26 février 2016
Loubna Abidar et les césars
Salafistes, Much loved…
Faut-il
tout montrer ?
Le hasard du
calendrier fait bien les choses : le festival national du film, le plus
grand rendez-vous professionnel du
cinéma marocain, démarre ce vendredi au moment où, à Paris, la cérémonie des
césars, dédiés au cinéma français (et voisins), décernent ses prix. Deux
manières, deux styles et deux formules différentes…mais avec le même objectif,
fêter le cinéma. Il s’agit en effet, ici et là, de célébrer les œuvres qui ont
marqué l’année ; les hommes et les femmes qui les ont portées. Rares sont
les pays du monde qui disposent d’une telle manifestation d’envergure. Dans
notre région, le Maroc est pionnier en la matière. Le festival national est
inscrit dans la configuration générale du cinéma marocain. Il est à son image.
Son histoire, son évolution, son devenir…sont tributaires de ce cinéma. Les
césars français connaissent également un grand engouement. Leur formule,
distinctions décernées par le vote des professionnels, n’a pas manqué de séduire
quelques observateurs marocains. Ils plaident pour la transposition de ce
modèle où la consécration des lauréats se déroulent en une seule soirée avec
vote des professionnels à la place de la formule marocaine actuelle (une
compétition officielle sur une semaine au moins, avec jurys indépendants pour
trancher entre les concurrents). L’idée est séduisante dans son apparence mais
manquent d’arguments fiables, puisés souvent dans le registre populiste et qui
dénotent une méconnaissance des rouages internes aux césars (sur la durée par
exemple : si la fête elle-même dure une soirée, sa préparation prend des
mois avec un investissement énorme. Ils
évacuent surtout un facteur essentiel à savoir les paramètres socio-historiques
inhérents aux deux cinémas.
Mais aujourd’hui
l’intérêt marocain pour les césars dépasse leur seule dimension
organisationnelle. Les festivaliers de Tanger, pendant la cérémonie
d’ouverture, auront un œil sur la scène de la salle Roxy et l’autre œil rivé
sur leur Smartphone pour suivre les péripéties de la cérémonie parisienne. Et
pour cause, une comédienne marocaine, Loubna Abidar, est en lice pour le prix
d’interprétation féminine ; en concurrence directe avec des noms
prestigieux des écrans français, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et
d’autres non moins célèbres (Catherine Frot, Cécile de France…). Une nouvelle
consécration pour Much loved. Une manière pour les professionnels du cinéma
français de prolonger la sympathie qu’ils ont exprimée pour le film de Nabil
Ayouch dès l’épisode cannois et son interdiction rocambolesque au Maroc.
De la part du pays
qui a vu naître à la fois la déclaration des droits de l’homme et le cinéma, ce
n’est pas une surprise. Sauf que la réalité, le réel…finissent par imposer leur
logique qui met à mal les dogmes et les schémas tout tracés. Au moment où la
profession du cinéma célèbre un peu partout dans l’Hexagone Much loved et lui
ouvre les portes de la distribution, des films français se voient
« interdits » de cette même distribution. Je ne reviens pas sur le
cas de La vie d’Adèle de Abdellatif Kechiche interdit par décision de justice,
mais sur le cas plus récent de deux films rattrapés par la réalité. Made in
France et Salafistes. Le premier a été
tout simplement refusé par les exploitants au lendemain des attentats de Paris
du 13 novembre 2015. Motif ? Son intrigue et son affiche étaient trop
proches de la réalité. Le film de Nicolas Boukhrief raconte en effet
l’infiltration d’une cellule de djihadistes (quatre jeunes musulmans de la
région parisienne) qui préparaient des attentats dans tout Paris. Le scénario
et la réalité ont fini par se télescoper au point de voir le film interdit par
le bas : les propriétaires de salles et les exploitants l’ont refusé. Il sera
évacué vers l’e-cinéma. A quelques détails près, ce que dit Nicolas Boukhrief
sur made in France peut être repris pour Much loved : « Il faut
reconnaître que toute la polémique autour de la sortie du film, complètement
involontaire, lui a donné une existence médiatique plus importante sans doute
que celle qu'il aurait eu sans les tragédies de janvier et novembre 2015. Le
destin étrange de ce film, d'être en quelque sorte puni d'avoir eu raison, est
aussi le symptôme d'une frilosité du cinéma français face aux questions
politiques. »
L’autre film qui a
suscité une vive émotion en France et qui s’est vu également pratiquement « interdit »
est le documentaire Salafistes de Lamine Ould Salem et François
Margolin. Le film a été interdit au
moins de 18 ans pour motif de faire la part belle aux djihadistes
interviewés : leur propos, les images qui les accompagnent ont choqué (je
viens d’apprendre que le tribunal administratif de Paris vient de casser cette
décision augurant d’un long feuilleton judiciaire).
Au-delà de ces
péripéties politico-médiatiques, reste la question cinématographique (donc
esthétique et éthique) : que montrer quand je veux filmer le corps intime,
le corps social, filmer Daech… quand je veux filmer le visible rendu invisible
par le conformisme ? Quel emplacement de la caméra pour assurer au
spectateur son libre arbitre, son esprit critique ?
lundi 22 février 2016
Umberto Eco, l’intellectuel capteur de signes
Ciao professore !
« Je ne suis pas
sûr de dire là une chose originale, mais il me semble que l’un des problèmes
majeurs qui se posent à l’être humain est la question de comment affronter la
mort », c’est ainsi que l’intellectuel et écrivain italien Umberto Eco,
décédé samedi dernier à l’âge de 84 ans, avait entamé une réflexion qui ne
manquait pas d’humour sur comment aborder sereinement la mort. C’était en 1997,
dans une lettre destinée à un disciple imaginaire et publiée dans
l’hebdomadaire l’Espresso qui a eu l’intelligence de la republier au moment où
l’éminent philosophe rencontra la mort.
C’est l’une des
figures les plus brillantes de la philosophie contemporaine, Umberto Eco est
devenu mondialement célèbre à partir de son roman, Le nom de la rose, une
intrigue policière médiévale dans les milieux du fanatisme religieux. Tout le
récit est mené dans une sorte huis clos, une abbaye, où des meurtres étaient
commis, motivés par la quête autour de l’œuvre d’Aristote, la comédie. L’enjeu
était comment bannir le rire à partir de motifs religieux. Le roman a été porté
à l’écran par J.J Annaud avec Sean Connery dans le rôle de l’ex-inquisiteur,
Guillaume de Baskerville, chargé de mener l’enquête. Mais le succès du roman
dépasse de loin le film. L’œuvre romanesque d’Umberto Eco se présente en
effet comme le prolongement de sa réflexion philosophique par les moyens de la
fiction. Le nom de la rose est, dans ce sens, un formidable exercice
sémiotique. Le personnage principal est à l’image de l’auteur
lui-même ; un éternel capteur de signes. Toute son action consiste à
décrypter des signes sur la voie de la vérité. Dans la fiction, pour démasquer
le criminel ; et dans l’œuvre de tous les jours, il s’agit de décrypter les
signes de la modernité.
Il faut en effet
rappeler que si la notoriété médiatique voire populaire d’Umberto Eco est le
résultat du succès de son roman, il n’en demeure pas moins qu’il fut un grand
philosophe, un brillant intellectuel qui
ne manquait jamais d’humour et un grand sémioticien. Il a développé une sémiotique conjuguant la théorie et la
pratique. Sur le plan théorique, je peux citer des ouvrages qui me paraissent
fondamentaux pour comprendre sa démarche. Notamment L’œuvre ouverte qui a marqué le
discours critique contemporain dans son rapport à l’œuvre d’art ; celle-ci
est définie comme « un message fondamentalement ambigu, une pluralité de
signifiés en un seul signifiant », faisant appel à la coopération du
récepteur dans une démarche d’interprétation qu’il nourrit de son imaginaire.
La clôture d’une œuvre n’est jamais achevée, elle est prolongée par le pacte de
lecture qu’elle établit implicitement avec son récepteur.
L’autre œuvre de référence, entre autres bien sûr, est Sémiotique
et philosophie du langage. Le livre, très dense et très académique, analyse
cinq concepts qui ont dominé tous les débats sémiotiques : signe,
signifié, métaphore, symbole et code.
Umberto Eco
n’hésitait pas à confronter sa théorie sémiotique à la pratique quotidienne
; il était en quelque sorte un sémioticien bon vivant, traquant dans ses
articles pour l’hebdomadaire L’Espresso, les signes derrière les choses, les
discours derrière les discours. Articles qu’il réunit dans un livre
passionnant, La guerre du faux. Ouvrage qui n’est pas sans rappeler
Mythologies de Roland Barthes. Les deux sémiologues nous invitant à saisir du
sens là où on serait tenté de ne voir que des faits. Umberto Eco appelait à une
guérilla sémiologique pour démasquer les stratégies de manipulation, de
l’illusion et du faux. Une analyse pertinente des faits de société : une
émission de télévision, le terrorisme, un match de football, le blue-jean un
parc d’attractions…l’univers du quotidien magistralement décrypté par un regard
pétillant d’intelligence et de malice.
Il aimait dire que la
seule vérité qui va demeurer au-delà du réel est la vérité artistique,
« dans vingt ans, disait-il, mes petits-enfants oublieront les
décapitations opérées par Daech, mais ils n’oublieront pas la mort de
Hamlet ».
dimanche 21 février 2016
Aziz Dadas superstar
Dallas
de M.A. Majboud sur les écrans
Pour
son premier long métrage de cinéma, Mohamed Ali Majboud a choisi de renvoyer au
cinéma marocain son image à travers un miroir grossissant. Celui de la comédie, dans sa variante
cinglante la satire. Une satire ? « Une œuvre dans laquelle l’auteur
tourne en dérision les défauts et les vices d’une personne ». Chez
Majboud, il s’agit des vices et défauts d’une profession, le cinéma et plus
précisément le marocain ; à travers ses mœurs, ses personnages haut en
couleurs, ses coulisses mais aussi son humanité et sa fragilité. Et le plus
important c’est que l’on rit de bon cœur…et sans rancune.
Et,
signe des temps, c’est un jeune cinéaste issu de la télévision qui dresse une
sorte de diagnostic/constat du cinéma marocain à partir du récit rocambolesque
d’un tournage. Mohamed Ali Majboud a fait d’abord ses preuves en tant que
réalisateur de la télévision. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il est
venu au cinéma (et à l’audiovisuel) via la cinéphilie. Après des études universitaires parisiennes ;
il suit un cursus de cinéma puis passe à la réalisation de courts métrages. Ils
se distinguent très vite par une approche spécifique où domine le travail de
l’image et un certain regard porté par la dérision sur les relations sociales.
L’œil de verre (2004) peut passer pour le titre emblématique de cette période.
Puis ce sera la télévision où il signera, avec son collègue Yassine Fennane, ce
qui va constituer la meilleure série de la première chaîne marocaine, Une heure
en enfer. Là, c’est le cinéma qui est convioqué au service de la télévision. La
série est en effet portée par une grammaire audiovisuelle qui emprunte beaucoup
au cinéma moderne, le visuel (des images inédites de Casa)
le cadrage, le rythme…autant d’éléments qui puisent dans un large référentiel
cinéphilique (Majbud et Fennane sont des enfants de la nouvelle culture urbaine
post salle de cinéma) ; et une nouvelle direction d’acteurs qui permet à
des noms longtemps cantonnés dans des rôles stéréotypés dans la tradition du
théâtre de crever l’écran. Ce sont eux qu’on va retrouver dans Dallas avec
notamment Aziz Dadas et Amal Elatrach. Ils livrent une prestation
époustouflante confirmant leurs qualités intrinsèques et leur ouvrant la voie
d’une consécration, enfin, méritée (Grand prix au festival national du film à
Tanger en février 2015).
Dallas fait partit
des films inscrits dans le genre méta-cinéma : le film dans le film. Des
films qui font leur objet du tournage d’un film. Il joue et gagne par sa forme,
son jeu et la générosité de ses deux acteurs principaux, Elatrach et Dadas.
L’intrigue en effet est minimaliste : un réalisateur Elhouari alias Dallas
vivant un malaise existentiel ; enfermé dans ses souvenirs et ses
délires ; cerné par les traites impayés et le manque d’inspiration ;
soutenu par une assistante fidèle, Hlima…reçoit un jour un scénario d’un
nouveau riche qui veut en fait produire le film de sa vie et rendre hommage à
son père qui lui a légué une immense fortune. Après un léger dilemme, Elhouari
accepte et engage une équipe de tournage ; celui-ci se déroule dans les
studios implantés par les productions internationales dans les environs de
Ouarzazate : une manière déjà de critiquer un mode de production plaqué
sur un modèle « étranger ». Tous les clichés inhérents à une production
cinématographique sont scénarisés et surjoués : des caprices de stars aux
contradictions des équipes techniques sont passés en revue dans un registre
comique. Dès l’ouverture, les premières scènes du film nous mettent dans
l’ambiance : une atmosphère nocturne, un bar et un cinéaste qui tient un discours
qui tourne dans le vide ; la scène suivante, nous retrouvons les bureaux
de la production avec une image forte qui dit tous les paradoxes de notre rapport
à la modernité ; on découvre en effet la secrétaire qui circule dans les
bureaux avec un encensoir pour purifier les lieux et invoquer la baraka des
saints ; les lieux sont ornés de portraits de figures célèbres du septième
art mondial. Sauf que la fumée qui provient de l’encens qui consume prend des
allures d’incendie. D’emblée on est dans une impasse.
Le film de Majboud,
après le moment de plaisir généré par les situations rocambolesques, invite à
une lecture « sérieuse ». Il est un élément accablant et un argument
de poids à verser dans le débat sur le nouveau tournant du cinéma marocain
(Voir Brèves notes pour un autre cinéma).
La scène finale
s’ouvre sur une lecture plurielle. Le film va être finalement terminé selon les
désiratas du cinéaste-« auteur » : on le vend s’enfuir à cheval
avec son œuvre ‘les bobines » sous le bras. Mais à quel prix ? La
star est réduite à un corps/ cadavre manipulé comme de la pâte à modeler ;
les techniciens menés comme des esclaves enchaînés. Non, Dallas nous met
sur la piste d’une réflexion pour un autre cinéma.
Mohammed
Bakrim
jeudi 18 février 2016
Che ou la permanence de l'utopie
Che Guevara
Il n’y a pas
une actualité particulière pour parler de Che aujourd’hui. Mais un mythe n’a
pas besoin d’une date du calendrier pour revisiter l’imaginaire, pour prolonger
sa présence ; ce n’est pas une figure du passé figée dans le rite des
cérémonies commémoratives; non, Che offre une autre présence, celle d’un symbole cristallisant le besoin d’une autre
façon de vivre ; Che c’est la permanence de l’utopie. “Mais qu’est le Che
devenu ? En quelle sorte de vivant ce mort s’est-il transformé ?”, s’interroge
Régis Debray dans le chapitre intitulé Métamorphoses du héros de son livre
Croire, voir, faire. Mais son approche est un exercice mediologique,
c’est-à-dire s’attacher à percer l’énigme des trajectoires symboliques. Un
livre s’intéresse par contre à Che, l’homme et le mythe pour savoir
pourquoi, aujourd’hui encore dans les diverses manifestations du mouvement
social ou de la jeunesse, l’image de Che sort plus nette que jamais ; face à la
crise générale de sens provoquée par les ravages du libéralisme triomphant, les
idées guévaristes progressent en effet dans le monde et se renouvellent à la
lumière des questions inédites qui se posent à notre époque. Il s’agit du livre
Che Guevara, du mythe à l’homme, aller-retour, de Miguel Benasayag. Ce n’est pas
une biographie de plus, souligne l’auteur d’emblée qui ne manque pas
d’ailleurs, par éthique, de rappeler l’existence d’ouvrages de référence sur le
sujet, notamment l’excellent ouvrage de Pierre Kalfon, Ernesto Che Guevara une
légende du siècle (Seuil 1998). Il nous propose alors une autre démarche, ce
qu’il appelle une sorte de voyage autour de cette constellation complexe qui se
compose d’attributs personnels et de circonstances historiques et qui fait de
Che un emblème de la contestation et un phénomène de référence au magnétisme
inégalable. Le livre ne comporte donc ni nouvelles révélations ni récit de
quelques épisodes mouvementés, c’est une réflexion qui puise dans une double
inspiration : la formation philosophique de l’auteur et son expérience d’ancien
combattant guévariste. En somme, c’est le point de vue d’une génération sur une
époque et ses turbulences animées par la violence du désir de voir le monde
changer. Une violence qui a remporté comme un torrent aveugle des vies
auxquelles l’auteur ne manque pas de rendre hommage : “J’ai le sentiment de
vivre des heures volées. Je fus comme
ébranlé par une sentence de mort et mon âme s’est considérablement assombrie.
Tragiquement, le hasard fut beaucoup moins prodigue avec d’autres camarades
dont les vies si courtes n’en furent pas moins nobles et courageuses”. Ce
faisant, l’analyse renvoie à l’actualité car d’une manière ou d’une autre, le
guévarisme est au cœur du débat qui traverse la mouvance altermondialiste, la
gauche socialiste. Le guévarisme non pas ramené à son expression caricaturale
du guérillero mais comme pensée et pratique portant les prémices d’une nouvelle
forme d’exercice ou de “faire de la politique” ; une vision de la politique
fondée sur le principe du contre-pouvoir. Les mouvements de gauche animés de la
volonté de trouver une alternative au cynisme et au fatalisme des années 80 et
90 s’inspirent de cette démarche pour construire des projets et non seulement
des programmes ; le néolibéralisme cesse d’apparaître comme un horizon
indépassable. Il est donc réducteur d’enfermer le guévarisme dans une polémique
sur les moyens de lutte : élections / lutte armée. Le guévarisme contribue au
contraire à clarifier des notions comme celles de pouvoir, d’engagement. En
d’autres termes, on peut être réformiste et guévariste, car c’est un
positionnement philosophique qui dicte un rapport différent au pouvoir.
Celui-ci n’est plus perçu comme une structure mais comme l’ensemble des
relations qui structurent la société. La
critique d’inspiration guévariste ne concerne pas un pouvoir mais le pouvoir ;
la conséquence d’une telle approche est énorme ; il ne suffit pas de renverser
une classe dominante pour voir fleurir la liberté. L’expérience des pays du
socialisme soviétique est éloquente à ce sujet.
Autre leçon
guévariste, c’est le dépassement de la dichotomie moyens/fins : le changement
n’est pas renvoyé au lendemain ; échéance sans cesse refoulée pour multiples
raisons. C’est le triomphe du principe de l’immanence. Ce que nous faisons a du
sens ici et maintenant. La justesse de l’action ne devra pas être recherchée
dans le futur, mais dans son caractère juste au présent. La révolution n’est
pas un point d’arrivée mais un devenir ; elle n’est pas l’objectif de l’acte
révolutionnaire, mais l’acte lui-même, “inexorable et interminable”.
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