samedi 21 février 2009

l'étrange histoire de benjamin button


Un conte à rebours

Nous naissons tous vieux; l'enfance, est-ce un commencement ou c'est déjà la fin? Au-delà de la clause de style, le nouveau film de David Fincher nous offre une variation cinématographique, disons-le d'emblée, ravissante pour le regard et l'esprit, sur cette thématique récurrente qu'est le travail du temps sur la matière, le corps, aussi bien dans des productions littéraires que cinématographiques. D'ailleurs le film de Fincher est une adaptation d'une courte nouvelle de l'écrivain américain Francis Scott Fitzgerald (publiée en 1922). Un premier angle de lecture du film pourrait être une analyse des métamorphoses intervenues lors du transfert du signe scriptural au signe iconique. On se rend compte alors qu'adapter est plus que trahir. Le film en effet puise dans la nouvelle son argument narratif de base, un enfant qui naît vieux et qui remonte le temps dans le sens inverse, il grandit en rajeunissant, pour ensuite se doter de sa propre dramaturgie qui nous offre in fine une œuvre romanesque qui place Fincher dans la lignée des grands classiques de Hollywood. Le dispositif narratif est tout aussi original. Si dans la nouvelle de Fitzgerald, le récit est pris en charge pratiquement du point de vue du père, le récit filmique se développe à partir de la voix off celle de la fille, Daisy, que rencontra Benjamin et bouleversa sa vie pour devenir sa femme. On la découvre vielle, sur un lit d'hôpital livrant à sa fille, Caroline, l'ultime secret de sa vie; lui demandant de lire le carnet et les lettres d'un certain Benjamin Button, la jeune fille finit alors par apprendre la vérité sur son propre père. Le tout dans la ville d'Orléans sur laquelle souffle l'ouragan Catrina. Le film, en effet, est riche de références et d'allusions. Il évolue sur une temporalité qui va du début du siècle précédent jusqu'aux années 90. L'histoire est livrée en blocs narratifs dont certains sont des monuments de grand cinéma. D'abord, la séquence d'ouverture qui met en place l'élément déclencheur: le contexte de l'époque est restitué à travers la fête de la ville pour l'inauguration de la nouvelle gare et fêter la fin de la guerre. Mais élément inédit: l'horloge qui est l'œuvre d'art majeure de la nouvelle gare tourne à l'envers et le maître d'œuvre, l'artiste qui en est le créateur refuse de la réparer; les aiguilles continueront à aller dans l'autre sens en hommage à la mémoire des victimes de la guerre; c'est dans ce contexte que Button un bourgeois de la ville apprend la naissance de son enfant. Se rendant à l'hôpital, il découvre que sa femme est morte en ayant accouché d'un enfant à la physionomie particulière: un bébé dont le corps est celui d'un homme de quatre-vingts ans. Il le prend dans ses bras mais pour tout de suite s'en débarrasser. Le petit Benjamin va découvrir une nouvelle famille dans une maison pour vieillards où il trouvera une mère adoptive, occasion pour le film de proposer un généreux projet d'altérité : Benjamin étant lui-même un cas atypique, il est adopté par une famille noire et évoluera dans un milieu où la mort ne cesse de roder. Son apprentissage se fera dans la douleur. L'apprentissage de la fragilité comme destin de l'humanité, de l'inéluctable travail de sape auquel se livre le temps. Mais où il rencontrera l'amour et prendra conscience de sa différence extrême. On le suit quand il quitte sa mère adoptive pour aller à la découverte de la vie poussé par l'énergie d'un corps qui se renforce au fur et à mesure du passage du temps. Deux séquences se démarquent dans cet édifice romanesque; celle où Benjamin vit une idylle avec l'épouse d'un consul britannique. Une rencontre faite de mouvement des corps et des sens dans le cadre d'un hôtel qui offre un huis clos d'une grande densité. Celle ensuite de l'accident parisien de son amie où le montage nous livre deux versions de l'accident pour mettre en exergue la fatalité de nos gestes quotidiens: il suffit d'un retard, d'une omission pour donner un autre cours aux événements de la vie. Cela est restitué d'une manière cinématographique éloquente.
Pour les cinéphiles, Fincher, c'est Seven où il y avait déjà Brad Pitt (aux côtés d'un inoubliable Morgan Freeman), c'est aussi Zodiac (magnifique structure narrative) et c'est désormais aussi Benjamin Button, un film long, plus de deux heures trente mais c'est un grand film non pas seulement par la prouesse technique (un logiciel spécial a permis de garder les signes physiques de Brad Pitt dans le long processus de décomposition / recomposition du visage du personnage), mais par sa double dimension esthétique et humaniste.

jeudi 12 février 2009

slumdog de Danny Boyle


Une fable de notre temps


C'est un merveilleux spectacle cinématographique à voir "sans modération" comme un spectateur du samedi soir. Danny Boyle nous propose en effet un patchwork où l'émotion est au rendez-vous à chaque scène, voire à chaque plan. Le film fait ainsi un tabac et récolte les prix et caracole à la tête du box office. Danny Boyle est un cinéaste éclectique; il a aligné jusqu'ici une filmographie qui alterne des œuvres fortes qui ont marqué les cinéphiles, je pense en particulier à Trainspotting ou encore des produits qui surfent sur les codes dominants pour offrir un film standard comme La plage. Mais c'est toujours un cinéma percutant où chaque plan fait mouche…cet éclectisme nous semble être sa marque, sa touche d'écriture puisque dans Slumdog millionnaire nous retrouvons un éclectisme esthétique qui passe par des références au néoréalisme dans toute la partie en flashback sur l'enfance de Jamal; des séquences mélodramatiques qui empruntent au cinéma indien et des moments d'action avec suspense, poursuite, règlement de compte et gangstérisme. Mais cette construction protéiforme aboutit in fine à un film spectaculaire certes mais où le cinéma joue pleinement le pari de l'émotion. Une émotion qui rejoint un horizon d'attente chez le spectateur d'aujourd'hui marqué par la crise du capitalisme. Les spectateurs d'aujourd'hui s'y retrouvent donc à travers la fabuleuse histoire de Jamal, cet anonyme qui sort des bas fonds pour gagner des millions mais à travers aussi des signes de notre temps: l'emprise de l'argent, le cynisme des médias, la permanence de l'amour. Cette dimension enferme peut-être le film dans un certain manichéisme où le bine finit par triompher…ce qui n'est pas toujours le cas dans la vie de tous les jours. Mais s'il y a de la réalité dans le cinéma, le cinéma n'est pas la réalité.
Mais de quoi s'agit-il? C'est l'histoire de Jamal, jeune serveur de café dans Mumbay; le hasard l'amène à participer à la fameuse émission "Qui veut gagner des millions". Contre toute attente, et malgré les magouilles d'un animateur cynique Jamal parvient à répondre à toutes les questions; au seuil de l'ultime question qui va lui permettre de toucher une super cagnotte, la police vient l'enlever l'accusant de tricherie. Pour l'establishment médiatique il est impossible qu'un jeune issu des couches populaires, qui n'appartient pas "aux héritiers" au sens que lui donne Bourdieu, c'est-à-dire n'ayant pas acquis le capital culturel transmissible entre les couches dominantes. Cet enlèvement de Jamal et son arrestation par la police va déterminer le dispositif narratif du récit filmique. Acculé par les questions –et la torture- du policier, Jamal va nous livrer son secret que le film va décliner par une série de flashbacks: l'officier va alors jouer de relais du spectateur en relançant à chaque fois l'interrogatoire devenu moteur du récit pour, petit à petit adhérer, à l'image de l'identification et de l'empathie nées chez le spectateur, à la thèse ahurissante dans sa simplicité et sa sincérité que développe Jamal.
Chaque séquence de l'émission correspond à un épisode de la vie d'un jeune pauvre de la banlieue. Chaque question posée par l'animateur réveille chez lui un souvenir de sa jeune et tumultueuse vie. Prétexte enfin pour le film d'offrir une radioscopie des maux de l'urbanisme, des mœurs médiatique et du désir de vie qui anime la jeunesse…
Un message reçu cinq sur cinq grâce à une esthétique captivante : montage alerte et vif : la séquence d'ouverture est dans ce sens emblématique du programme esthétique du film: montage parallèle, plans serrés et rapides, caméra mobile…mais aussi grâce à un cast époustouflant avec Dev Patel dans le rôle de Jamal et la gracieuse Freida Pinto dans le rôle de Latika. A voir absolument sur…grand écran.











vendredi 6 février 2009

cinéma et migrations

Agadir, le dernier maquis

La sixième édition du festival Cinéma et migrations organisée à Agadir du 21 au 24 janvier a été caractérisée cette année par un partenariat actif avec le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger. L'équipe mise n place autour de Driss Elyazami, président du CCME a fourni un excellent travail qui place désormais le festival devant de nouveaux enjeux et de nouvelles ambitions. Changement qualitatif qui s'est traduit par une ampleur illustrée aussi bien par le niveau politique de certains invités, le festival par exemple a accueilli la ministre française Fadela Amara ou encore par la dimension internationale de ses invités à l'image de son président de cette année Said Taghmaoui et aussi par l'engouement des professionnels marocains qui ont répondu massivement à l'invitation du festival. Une nouvelle dimension qui impose un nouveau recadrage du festival pour mettre en congruence la nouvelle ambition artistique/politique et les structures organisationnelles. De l'avis unanime des observateurs, la septième édition, celle de 2010, sera décisive pour le devenir du festival. Dans tous les cas de figure, l'acquis primordial cette année est ce partenariat réalisé avec le CCME. De son évolution dépendra certainement la nature et la qualité des relations avec les autres partenaires.
Un festival légitimé au départ par la pertinence de la rencontre entre une ville, Agadir et un thème, les migrations. Agadir est en effet la capitale d'une région déterminée par les flux migratoires. Souss a été choisie très tôt, dès le début du XXème siècle, par les stratèges de la colonisation comme une zone cible de la quête de la main d'œuvre. Pour Lyautey le seul moyen de "pacifier" ce haut lieu de résistance est d'organiser le départ massif vers la zone industrielle de la région parisienne et les mines de charbon du Nord ; il disait dans ce sens que " un ouvrier Soussi à Gennevilliers, c'est un fusil de moins dans la région du Sud". Tout un programme qui a évolué dans le temps mais qui est resté le même dans ses objectifs. Mais Sous est également une région de mouvement migratoire interne…le cinéma ne pouvait que rencontrer cette axe dramatique d'un scénario toujours d'actualité. Un hasard heureux a voulu que le président d'honneur de cette édition, la star Said Taghmaoui est la figure emblématique de cette tendance caractéristique des Soussi. Il est lui-même originaire de la région, du côté de Haha, et il a prolongé ce départ initial de sa famille vers la France en "immigrant" vers les Usa dessinant une boucle qui dit en fait que la migration, le départ est une composante génétique de l'espèce humaine. Ce n'est pas les flux migratoires qui sont un problème ce sont les frontières. Nos cousins proches, les Touaregs dessinent, dans leur pratique et leurs mœurs, la carte d'un monde utopique de demain, celle d'un monde sans frontières.
Pour le moment, dans un monde complexe, replié sur des choix communautaires et frontaliers c'est le cinéma qui porte cette utopie. Des films présentés à Agadir ont permis à un public spontané et enthousiaste de découvrir des approches plurielles d'une problématique qui le touche de près. Le film d'ouverture a particulièrement marqué les esprits. Le Dernier maquis de Rabeh Ameur-Zaimech est un film inscrit dans l'esprit du temps: il met en jeu de manière frontale l'alliance entre le capital et la religion. C'est presque un huis clos filmé au sein d'une entreprise qui voit la lutte des classes noyée dans le prosélytisme d'un patron. Mao dirige en effet une entreprise de réparations de palettes et de camions poids lourds dans la région parisienne. Il décide de construire une mosquée pour ses ouvriers au sein même de l'usine. Ameur-Zaimech va filmer cette histoire comme une satire sociale dont la forme et les choix esthétiques trahissent en filigrane cette violence symbolique qui caractérise les rapports sociaux. La prédominance du rouge qui annonce la confrontation finale, le rythme quasi documentaire pour saisir les gestes quotidiens de l'univers infernal de l'entreprise, la bande son omniprésente dénonçant le calme factice des relations entre les protagonistes.
Le festival a connu en outre des moments d'une intense émotion avec les hommages rendus à Izza Genini, Hassan Benjelloun, Yamina Benguigui, Mourad Ait-Babbouche.

samedi 17 janvier 2009

che, l'argentin

Un rebelle sur nos écrans

Deux répliques du film dessinent bien le devenir médiologique du leader révolutionnaire internationaliste, Ernesto Che Guevara: dans une séquence montrant Che, triomphant, au sein des Nations unies où il est venu en 1964 représenter son pays d'adoption Cuba, il se livre à un exercice, l'interview de presse, qu'il ne maîtrise pas très bien et où il finit par avouer à la journaliste: "je préfère mille fois me retrouver devant un soldat armé que devant une journaliste"; plus tard dans le temps filmique mais en amont de cette séquence onusienne du point de vue de la chronologie historique, on retrouve Che dans l'euphorie de la victoire avec la prise d'une ville et face à sa popularité exceptionnelle, son compagnon Camillo lui dit "après la victoire finale, je te mettrais bien dans une cage et je ferai la tournée du pays, je gagnerai comme ça beaucoup d'argent!". Il ne croyait pas si bien dire, le révolutionnaire est de venu en effet après sa disparition une véritable star: portrait, poster, affiche, photo…et film. Au-delà des générations, des frontières et des croyances, plus fort qu'une mode et ou une manie, Che reste la figure populaire par excellence. Il a inspiré documentaire et fiction… Oui, le cinéma aussi s'est intéressé à cette figure de la mythologie contemporaine. Le dernier en date est le film fleuve de Steven Soderbergh, Che, actuellement sur nos écrans. Le film a été présenté à Cannes en mai 2008 dans sa version longue de plus de quatre heures, en deux parties. Aujourd'hui, la distribution commerciale concerne la première partie dite L'argentin, en référence à l'appellation que les camarades du Che utilisaient pour le taquiner. Le projet du point de vue de la production a longtemps muri dans l'attente d'une motivation. Ce sera celle d'abord et principalement celle de la star Benicio Del Toro qui joue le rôle titre. C'est lui qui s'est beaucoup investi pour que le projet aboutisse. Cette abnégation va toucher et finir par décider Steven Soderbergh qui réalisera le film. Le résultat est une œuvre passionnante, grandiose, quelque part humaine à l'image de la figure de son protagoniste. Attention, ce n'est pas un film apologétique; ce n'est pas un hymne à un héros perdu. Non, c'est plutôt une entreprise de démonstration sur la base de faits réels pour tenter d'appréhender une personnalité marquante de l'histoire contemporaine, si ce n'est de l'histoire tout court. Le film y procède par une approche qui ne manque pas d'empathie. La première partie est celle de la révolution triomphante à Cuba; celle de l'amitié avec Fidel Castro; la seconde partie, qui sortira fin janvier intitulée Guerrilla, sera celle de la tragédie.
La première partie joue beaucoup sur le registre temporel, pour ce faire un formidable travail va marquer la conception des images et des couleurs. Pour passer d'une séquence temporelle à une autre, le réalisateur met en valeur les différentes tonalités des couleurs tout en accentuant les mouvements de la caméra. Toute la partie des années soixante est filmé comme un documentaire inséré dans une fiction. On découvre le Che responsable avec déjà l'omniprésence des médias autour de lui. Le programme est ainsi annoncé: nous sommes en face d'un objet médiatique pare excellence. Cette aura sera développée par le charisme du leader sur le terrain des combats. Che va se distinguer par son comportement atypique. D'emblée par exemple, il interrompt Fidel pour demander l'explication d'un mot. Il est toujours à l'écoute, attentif à mettre en congruence la pratique et les principes. Il est sévère avec les traitres et ceux qui apportent atteinte à l'image de la révolution. Quand la révolution triomphe, il remarque que des jeunes ont pris une belle voiture américaine pour rejoindre La Havane. Il les arrête et leur demande de restituer la voiture et de se débrouiller pour retrouver un autre moyen de transport: "je préfère rentrer à pied que d'utiliser une voiture volée…toute cette première partie nous plonge dans cet univers qui dessine un horizon d'attente; Che est un militant hors pair. Le cinéma avec lui gagne un bon film et une prestation époustouflante d'un grand comédien.

lundi 29 décembre 2008

casanegra de nourdine lakhmari

Dramaturgie urbaine

Casanegra est le deuxième long métrage de Noureddine Lakhmari. Originaire de Safi, la ville, entre autres, de Osfour et de Reggab, il fait partie de la génération des cinéastes de la diaspora, il vit en partie au Norvège, qui ont fait une entrée remarquée au sein du paysage cinématographique local à l'occasion du festival national du film à Tanger en 1995 qui avait officialisé l'ouverture sur les jeunes cinéastes marocains issus de l'émigration. Lakhmari y avait fait sensation notamment avec son film Brèves notes, primé à Tanger…Impressions confirmées avec Dans les griffes de la nuit, et surtout avec Le livreur de journaux. Des courts métrages qui avaient placé la barre très haut et avait posé sur leur auteur une pression, surtout de la part de certains médias enthousiastes dans l'attente de ses films suivants. Le Dernier spectacle, court métrage tourné au Maroc était une sorte de préparation de retour au bercail et de la découverte du système de production marocain. Un long métrage suivra, Le regard (2004). Film qui a déçu par rapport à l'énorme horizon d'attente instauré avec les courts mais qui néanmoins s'inscrivait en toute logique dans le débat entamé par de nombreux films marocains sur la question de la mémoire. Thématique abordée ici dans une perspective de rapport à l'autre: notre histoire étant constitutive aussi de sa mémoire; la reconstitution de celle-ci étant une entreprise partagée y compris dans la douleur du souvenir. Mais le film ne correspondait pas encore aux attentes de nombreux spectateurs séduits par les premiers courts.
Tout semble indiquer qu'avec Casanegra c'est chose faite. Lakhmari a déjà réussi ce premier pari, celui de se réconcilier avec le club de ses fans des années 90. Ils ont retrouvé dans ce deuxième long métrage un rythme, une fougue, un désir de cinéma qui rappellent Brèves notes et le livreur de journaux. Casanegra peut en effet être abordé d'abord dans cette perspective, celle de l'évolution d'une carrière en regard avec l'accumulation intervenue, entre temps, dans le champ cinématographique marocain. Et à ce titre, le film est un indicateur éloquent. A l'image de la réception médiatique des premiers courts, le film a généré une sorte d'inflation discursive illustrée par les prix de la presse et de la critique à Tanger; par l'enthousiasme accompagnant la soirée de l'avant première à Casablanca où pas moins de trois salles ont été mobilisées pour une soirée de lancement; par un discours d'escorte dont la figure emblématique pourrait être l'intervention du directeur d'un magazine hebdomadaire parlant, à propos de Casanegra, carrément d'un "tournant" dans le parcours du cinéma marocain; même si l'idée du tournant est toujours à double sens…c'est pour dire que le film crée déjà un débat. Et il est utile de lui offrir des références théoriques. Car au sein de cette cacophonie médiatique, des aberrations sont souvent véhiculées au détriment de la nature réelle du film.
Le film s'ouvre déjà par un titre programme: casanegra. Dans l'imaginaire collectif marocain, il renvoie à l'image de Casablanca, la ville des villes, celle qui a longtemps cristallisé tous les rêves et toutes les illusions. Ville moderne, elle a assuré pendant longtemps une sorte d'ascenseur sociale pour les couches successives d'immigrés de l'intérieur. Au cinéma, Casablanca a joué comme figure d'ancrage de sujet clivé, quittant un milieu hostile et frustrant pour trouver refuge dans ce qui était appelé intimement "l'bouida" (la petite blanche): je rappelle à ce propos que le premier personnage dramatique du premier film officiel marocain, Vaincre pour vivre (1968) quitte son village natal pour réussir dans le domaine de la chanson à Casablanca… Abdelouahed, le héros "réel" de O les jours ne rêve que de Casablanca… une ville-mère/mirage qui se révélera ogresse pour Abika personnage mythique interprété par Habachi dans Les Cendre du clos, arrivant à Casablanca où il se fait subtiliser porte feuille et âme… C'est dans cette suite que peut se lire le scénario de Casanegra… Des jeunes, mais déjà vieux de soucis du film de Lakhmari. La ville n'a plus cette blancheur de l'espoir; elle est devenue casanegra, la maison noire ; elle n'est plus cet horizon vers lequel regarde les ambitieux; elle est cet enfer nocturne que la jeunesse veut déserter pour d'autres cieux qui s'appellent cette fois Malmoe ou le Norvège (clin d'œil du film à la biographie du cinéaste!). Adil et Karim (magnifique trouvaille du casting) sont les protagonistes d'une dramaturgie urbaine. Ils font partie d'un système qui les intègre et les broie. Mais ils résistent à leur manière, par le rêve; le rêve de partir vers un ailleurs…un ailleurs géographique pour Adil ou un ailleurs social et sentimental pour l'élégant Karim. Des personnages conformes au schéma narratif dominant du cinéma marocain qui repose sur le paradigme du sujet clivé, en rupture avec son espace et dont le programme consiste à passer d'une exclusion à une intégration. Casanegra est le récit de cette recherche d'intégration dans l'enfer de la violence urbaine; violence physique et symbolique. En fait Adil et Karim même s'ils évoluent dans des structures (famille, quartier, réseau…), vont se révéler très vite comme des êtres condamnés à la solitude. Car enfin de compte ce sont des romantiques qui s'ignorent ou qui se cachent (l'épisode du cheval renvoyant à celui de la tortue): ce sont des espèces écrasées par le système. D'un point de vue cinéphilique ce sont des enfants du cinéma de Martin Scorsese (Taxi Driver et After hours) et de Michael Mann (Collateral)…des êtres qui n'arrêtent pas de se mouvoir; ce n'est pas un hasard si le film s'ouvre sur leur course désespérée…métaphoriquement c'est une course sisyphienne. Une course forcée les conduisant à l'enfermement, à la claustrophobie. Car on n'échappe pas à la ville, à Casanegra: plus on fuit, plus les pièges urbains se referment sur vous…
Le film pourrait-il pour autant être taxé de "réaliste"; l'affirmer est une aberration théorique. Le film se réclame d'une esthétique aux antipodes du réalisme. C'est une écriture justement qui tente de contourner l'essoufflement du récit réaliste par des emprunts à l'esthétique de la publicité et de la production des images modernes. La ville est filmée comme un faisceau de signes qui mobilisent tous les sens (importance de la bande son), relevant du courant de l'expressionnisme qui fait de la ville non plus un décor mais un actant dynamique avec ses ombres et lumières, ses lignes et ses formes.

palmarès du festival national du film

Ayouch et Mouftakir récompensés
C'est devant une salle comble et enthousiaste que le palmarès de la dixième édition du festival national du film a été proclamé dans la soirée du samedi 20 décembre 2008 à Tanger. C'est Madame Rajae Benchemsi présidente du jury court métrage qui a ouvert la liste des prix décernés par le jury court métrage qu'elle présidait. Le film Paris sur mer de Mounir Abbar a obtenu une mention spéciale du jury , le Prix du scénario est allé à Sellam et Demetan de Amin Benamraoui; ces deux cinéastes appartenant à la diaspora marocaine en Europe. Le Grand prix du court métrage est allé à un habitué des prix nationaux Mohamed Mouftakir pour son court Le Chant funèbre.
L'excellent critique et historien du cinéma égyptien Samir Farid a ensuite dévoilé les Prix de la compétition long métrage avec le Prix de la musique à Belaid Elkkaf, compositeur de renommée internationale, un ancien du groupe amazigh Ousmane. Il a été récompensé pour la musique composée pour le film Tamazirt Oufla de Mohamed Mernich. Le prix du montage est allé à Julien Foure pour le film Kandisha de Jérôme Cohen Olivar; le prix du son à Emanuelle pour le film Casanegra de Nordine Lakhmari; le prix de l'image à Krimou Derkaoui pour le film Itto titrit de Mahmed Abbazi; le prix du second rôle masculin à Mohamed Benbrahim pour son interprétation dans le film Casanegra de N. Lakhmari; le prix du second rôle féminin est allée à Saadia Ladib pour son rôle dans Amours voilées de Aziz Salmi, le prix du premier rôle masculin est allé à Omar Lotfi pour son interprétation dans Casa negra de N. lakhmari; le prix du premier rôle féminin est allé à Houda Sedki pour son rôle titre Kharboucha de Hamid Zoughi ; le prix du scénario est allé à Aziz Salmi pour son film Amours voilées. Le prix de la première œuvre est allé au film Le temps des camarades de M. C. Tribek. Un prix spécial cinquantenaire du cinéma marocain a été crée cette année et c'est Laila Kilani qui l'a obtenu pour son film documentaire Nos lieux interdits; il est de la même valeur que le Prix du jury qui a été décerné à Moumen Smihi pour son film Le cri de jeune fille des hirondelles. Et enfin le Grand prix du festival national du fil est allé à Lola de Nabil Ayouch qui avait reçu u triomphe dans la salle Roxy lors de sa première projection dans le festival.
C'est un palmarès équilibré et intelligent envoyant plusieurs signaux non seulement à la profession cinématographique mais aussi à l'ensemble de la société marocaine dont il le met en exergue la diversité, l'ouverture d'esprit et le dynamisme culturel. Il a été, à un cas ou deux près globalement bien accueilli par le public.

samedi 6 décembre 2008

Peut-on enseigner le cinéma?

peut-on enseigner le cinéma? Une question rhétorique, cela va presque de soi car la réponse n'est jamais univoque n'est dogmatique. Orson Welles, le plus grand cinéaste, le génie du cinéma, Hitchcock…n'ont pas fait d'école de cinéma. D'autres grands cinéastes, Coppola et toute la bande de sa génération qui a donné naissance à ce que l'on appelé le Nouvel Hollywood ont été des lauréats d'université notamment la fameuse UCLA. Pour le cas marocain, la même logique. Les pionniers du cinéma marocain sont des lauréats de la prestigieuse institution parisienne, IDHEC. D'autres sont venus à la réalisation par des chemins multiples qui à partir de la photo, qui encore à partir du théâtre, qui encore de la cinéphile laissant de côté leur métier d'origine (la pharmacie, la douane…) pour embrasser celui du cinéma. Il n'y a pas de carcan académique, heureusement par ailleurs…
Cependant, la question de la formation aux métiers du cinéma revient avec acuité aujourd'hui au Maroc. D'abord parce que le cinéma occupe désormais une place de choix dans l'expression artistique de l'imaginaire collectif de la société marocaine contemporaine. Ce sont les films marocains en effet qui abordent de manière diversifiée plus que les autres formes avérées de la production imaginaire les grands thèmes de société, les grands sujets qui traversent l'espace public. De ce fait, le cinéma est devenu plus qu'un référent culturel, un horizon professionnel pour la jeunesse marocaine. Ensuite, parce que cette demande d'expression pose en des termes nouveaux la question de la formation aux métiers du cinéma. Elle est devenue une question récurrente de toutes les rencontres professionnelles.
Le hasard a voulu en outre que cette question de formation soit abordée dans deux rencontres organisées en marge du festival de Marrakech. D'abord lors du cours inaugural prononcé par M. Nour-Eddine Sail à l'invitation de la faculté des lettres relevant de l'université Cadi Ayad de Marrakech à l'occasion du démarrage du nouveau département, Etudes cinématographiques et audiovisuelles; une nouvelle licence instaurée dans le cadre de la réforme universitaire destinée à former des critiques de cinéma (!), des scénaristes et …des cinéastes. Le sujet a en outre été abordé pratiquement lendemain dans le cadre de la master class animée au sein de l'école des arts visuels, la désormais connue ESAV, par la cinéaste égyptienne Inas Aldaghidi. Ce fut deux moments d'une grande richesse. L'analyse académique et cinéphile de M. Saïl et l'approche professionnelle de Madame Aldaghidi se sont révélées par un heureux hasard d'une grande complémentarité. Elles convergent toutes vers ce constat, on peut enseigner les règles de l'expression cinématographique mais on ne forme pas un réalisateur par un diplôme. Inas Aldaghid a passé dix ans comme premier assistant réalisateur pour confronter ses connaissances théoriques à la réalité du terrain: on a beau avoir dans sa tête une idée du plan qu'on veut filmer encore faut-il savoir pratiquement où placer le chariot, les rails du travelling pour obtenir l'effet escompté. Pour sa part, M. Saïl a invité les jeunes étudiants à puiser dans le patrimoine cinématographique, à se nourrir d'images et d'abord chez les maîtres, ceux qui ont su "transformer le désordre du monde en ordre narratif" : Ford, Bunuel, Fellini, Renoir…les invitant en quelque sorte à se confronter à ce que Nietzsche appelle "l'étrangeté" qui caractérise toute véritable œuvre d'art. La voie royale de tout acte de transmission.

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...