samedi 15 janvier 2022

 

Indigo de Selma Bergach

Le droit à la singularité

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« Une blessure secrète, souvent inconnue de lui-même, propulse l’étranger dans l’errance »

Julia Kristeva

 

Comment affronter l’âpreté du réel ? Au-delà du réalisme, le cinéma de fiction offre une palette de genres et de sous-genres pour dire l’indicible.  Le nouveau film de Selma Bergach, Indigo (Maroc, 93 mn, 2019) est justement et dès ses premières images, porté par une ambition, celle d’instaurer une distanciation avec le poids du réel qui pèse sur le scénario d’un certain cinéma marocain. Le film lui-même ne manque pas de faire des clins d’œil à ce cinéma, celui des années 1990, notamment celui du groupe de Casablanca (Hassan Benjelloun, Hakim Noury…), en revisitant des figures dramatiques qui ont marqué ce cinéma : la présence du fquih, la cartomancie, la nuit de la transe, le voyage dans le car, l’arrivée au souk. Cependant, cela reste au niveau de références qui assurent au récit un certain ancrage culturel. Le film va prendre une autre direction, instaurant plutôt des ouvertures, des mouvements qui dessinent les prémices de cette distance avec le réalisme social préférant flirter par moments avec le merveilleux et le recours ici et là aux effets spéciaux. Le thème lui-même offre cette opportunité avec une enfant, Nora, signalée dès le titre comme Indigo, c’est-à-dire quelqu’un d’exceptionnelle dotée d’un « troisième œil » qui lui permet de voir ce que les autres ne voient pas, un pouvoir divinatoire. Une disposition qui la met en confrontation, de par ses aptitudes et comportements, avec son milieu, familial, scolaire en particulier. Un milieu familial très réduit et davantage féminin. Nora est entourée de sa mère, son frère, une vieille voisine et une tante, Mina, tout aussi exceptionnelle qui va être la véritable complice de Nora. Si Nora est introvertie, cloitrée et cherche refuge dans l’isolement, dans le noir, Mina est extravertie, portée sur le mouvement. C’est l’un des personnages les plus complexes du film. Symboliquement, elle entre dans le récit en venant de l’extérieur (« Casablanca Beyrouth », lui dit sa sœur en lui ouvrant la porte en ouverture). Un corps étranger au monde. Elle est souvent filmée au bord du cadre, au propre et au figuré. On la voit souvent au balcon pour fumer, ou dans des lieux de transition (la plage, la rue, la voiture…). Un corps cherchant à résoudre l’équation : comment habiter le monde quand on est détaché, quand on est singulier. Ce qui la rapproche de Nora avec qui elle va former un ticket dramatique gagnant. Mina traverse l’espace comme elle traverse le récit en lui apportant une dynamique. Pour ce faire, elle a recours à un accessoire qui confirme cette singularité. Sa voiture. « L’accessoire est tout au cinéma sauf accessoire » ; en effet, il est à la fois décor et actant. Il est polysémique ; à la fois fonctionnel et porteur de sens. Il s’inscrit dans une démarche sémiologique offrant ainsi des perspectives de lecture enrichissantes et éclairantes pour le récit. Tel est le cas de la 4L de Mina « qui joue » dans Indigo. La voiture rejoint les moyens de communication omniprésents : téléphone, Skype, fenêtres, portes, escalier, rues et moyens de transports... Une voiture atypique pour des personnages, Mina-Nora- atypiques !

A un premier niveau de lecture, la 4L sert à déposer les enfants au lycée et/ou à les ramener à la maison. La voiture effectue ainsi une trajectoire somme toute fonctionnelle, entre un point de départ et un point d’arrivée. Ce faisant, elle ouvre sur une trajectoire qui symbolise une destinée qui est celle des personnages, notamment Nora. La voiture fonctionne aussi comme un lieu, un habitacle qui en termes dramaturgiques se présente comme un huis clos qui renvoie à l’enfermement de Nora.  On la découvre en ouverture du film sous le lit ; elle se cache souvent dans une boîte en carton où on peut lire « fragile »…Prisonnière d’une destinée gérée d’une manière esthétique qui renvoie à un cinéma de genre ; il y a quelque chose par exemple de conte, de merveilleux. Il y a du Shyamalan, celui  de Sixième sens !

 Dans sa spécificité matérielle (la marque, le jeu de couleurs de sa peinture…), la voiture indique d’une manière éloquente la différence, thème fondateur du récit. « Elle est juste différente » dit Mina à sa sœur Leila, la mère accablée de Nora. « Différente », en parlant de Nora, Mina parle d’elle-même. Un duo qui va susciter, chez l’autre (le frère, le professeur…), de par sa singularité, des réactions de peur, de haine, d’angoisse, voire de violence…tout le parcours du récit va consister à apprivoiser ces étrangetés pour accéder à une altérité apaisée. Sur cette voie, le film apparaît comme une critique d’une certaine modernité. Les hommes en prennent pour leur grade. La gente masculine n’apparaît pas sous un beau jour : un père absent et démissionnaire ; au bout du monde (Australie) et ne répond pas aux questions de la mère ; un jeune frère violent ; un amant qui n’est pas au rendez-vous. Le comble étant le professeur d’arabe quasi caricature de la haine gratuite. La médecine moderne n’échappe pas à ce passage en revue critique ; en contre-champ le récit propose des pratiques thérapeutiques ancestrales. Mina va être le vecteur qui révèle ses paradoxes et ambiguïtés d’une société fragmentée. Elle va accompagner Nora dans un véritable parcours initiatique qui se présente non pas comme un chemin tout indiqué mais comme un cheminement : dans un plan à la Kiarostami on voit la voiture serpenter une route de plage en lacets ; tour et détours pour dire la continuité de la vie. La pluie la nuit et l’eau accentuent la dramatisation de cette quête. La scène finale du film vient conclure cette recherche, ce voyage intérieur avec ces beaux plans qui rassemblent les deux héroïnes apaisées, leur voiture avec l’arrière fond la grande mosquée de Casablanca. Les éléments de réconciliation (air-terre-eau) sont enfin réunis. Le plan est large, on sort du cadre qui a longtemps enserré le récit : les cadres des portes, des vitres ; les cadres sociaux… La caméra peut alors opérer un mouvement ascendant répondant au mouvement descendant qui avait ouvert le récit.

Le film, malgré quelques réserves (à propos du gros plan par exemple : le gros plan est comme le caviar, il faut en user avec parcimonie !) dégage une empathie contagieuse. On sent que la cinéaste se délecte à filmer ce qu’elle aime : des objets, des lieux et des personnes.


Zanka contact d’Ismaël El Iraqui

Ne pas mourir…






Il y a des accidents qui s’ils ne vous tuent pas, vous offrent l’occasion de faire la rencontre de votre vie. C’est le cas de Larsen (Ahmed Hammoud), star de Rock déchue, rentrant au pays et de Raja (Khansa Batma), prostituée douée d’une belle voix ; l’accident va ouvrir devant eux la voie à une idylle supposée avoir pour cadre Casablanca ; c’est en tout cas ce que laisse comprendre le titre du premier long métrage d’Ismaël El Iraqui : Zanka contact pour les natifs ou Burning Casablanca pour le point de vue français sur le film.

Le film convoque pour sa réception un spectateur-complice disposant de codes d’accès y compris à partir du titre ! Le film lui propose plusieurs pistes de lecture…qui appellent cependant toutes une culture partagée. Cela peut passer par exemple à travers la bande son et ses riches références musicales. Ou par la cinéphilie avec un voyage dans la planète cinéphile où le spectateur avisé construit son plaisir en glanant dans tel plan ou telle scène…des clins d’œil à des films cultes, des signes à forte charge culturelles (le serpent, le rapport au père…). Une large panoplie d’approches sauf celle qui tenterait une lecture sociale comme le propose une certaine critique qui a cherché à vendre le film comme « un miroir de la société marocaine aujourd’hui ». Une lecture qui cache mal un désir d’exotisme qui a alimenté tout un courant de notre cinéma (et pas seulement) cherchant à promouvoir un cinéma néo-orientaliste où les cinéastes « indigènes » prennent en charge eux-mêmes, à la place de l’autre, ce regard exotique.

En effet, la séquence d’ouverture de Zanka contact, avec ses images aériennes, neutralise toute velléité de réalisme. On plane au-dessus de ce qui est censée être une ville marocaine, en l’occurrence Casablanca. L’entrée en scène de Raja renforce cette impression de superficialité (provisoire) ; une entrée filmée comme un clip nourrie de Tarantino. Certes, des signes iconiques et verbaux l’inscrivent dans un ancrage spacio-culturel (un plan rapproché sur Raja lors de l’accident met en avant le rouge de sa jaquette et l’étoile-pendentif sur sa poitrine : comprendre Maroc). Ses plans dans le taxi réveillent d’ailleurs chez le cinéphile d’autres images de prostituées qui se livrent dans un taxi : on peut remonter loin en citant Casa by night de Mostafa Derkaoui ou tout récemment la scène d’ouverture de Much loved où le taxi joue le rôle de véritable lieu d’exposition (le langage tenant lieu, ici et là de véritable indicateur).

Ceci dit, notre hypothèse pour aborder le film va dans le sens que les personnages de Zanka contact ne se définissent pas principalement par leur profil sociologique. Ce ne sont pas des archétypes sociaux, sur qui le film plaque un discours social ou moral. Ils ne sont pas, par exemple, des voisins de quartier de Casa negra ni même de Much loved ou de Haut et fort. Je dirai plutôt que ce sont des cousins proches des personnages de Hicham Lasri ; à l’instar de son jeune ainé, Ismaël El Iraqui met en scène des extra-terrestres, des zombies (ils reviennent de la mort !). Avec pour toile de fond une histoire d’amour (n’est-ce pas aussi le cas avec The end de Hicham Lasri ?). Nous sommes en présence d’un cinéma aux antipodes du cinéma classique qui va de l’extérieur pour expliquer l’intérieur ; plutôt donc un cinéma de la modernité qui va du côté de l’intériorité pour essayer de représenter les traumatismes, la mémoire et la sensibilité. L’extérieur va être le lieu de projection de ce qui se trame à l’intérieur !

Zanka contact, en somme, est le récit d’une rencontre amoureuse. La Medina n’offrant qu’un décor quasi muet, au sens sociologique. Le récit filmique est davantage tributaire d’un système de personnages qui évoluent dans une structure dramatique qui confine à la tragédie. Ce qui assure au film une nouvelle dimension extra-territoriale, légitimée par ailleurs par ses choix musicaux universels ; avec des clins d’œil révélateurs : en plein concert Rock, on voit Raja   sous l’affiche du groupe mythique Nass El Ghiwane. Un hommage et une filiation. Des choix qui autorisent à voir dans Larsen un héros qui n’hésite pas à descendre dans l’enfer des réseaux de drogue et de prostitution pour reprendre et garder sa bien-aimée. Larsen, comme Orphée de la mythologie grecque, armé de son amour et de la force de sa musique va à la quête de son Eurydice/ Raja. Cette référence antique peut éclairer également la forte présence de la violence à la fois verbale et physique qui porte le film. L’historien et politicien grec, Thucydide, avait le premier souligné comment le langage subit lui-même la violence qui marque les rapports sociaux ; en période de violence et de guerre (et de terrorisme !) l’ensemble du corps social est pénétré de cette violence jusqu’à modifier l’usage que nous faisons de la langue. Et le film en offre une illustration éloquente. En provoquant le spectateur, cette violence le renvoie à une réflexion sur la violence qui l’entoure et qu’il consomme dans son quotidien via les médias et les réseaux dits sociaux. Une scène emblématique du film, va dans ce sens ; celle où le couple (Raja et Larsen) en fuite rejoint Rokia (Fatéma Atif) ; une ancienne prostituée du réseau de Saïd (Said Bey), le mac de Raja. Une scène crépusculaire et cathartique. Tournée comme un western, comme un règlement de compte ; Rokia y fait d’ailleurs allusion quand elle dit à Said de demander « au cowboy qui l’accompagne de se calmer ». Crépusculaire car elle synthétise la fin/ la mort des symboles d’une époque ; « C’étaient les années 80 » dit Rokia à Said ; la mort de son chien incapable d’être à la hauteur du nom qu’il porte, « Izem », lion en amazigh. Cathartique avec la scène du feu qui efface tout et annonce le tournant du récit avec le début de la métamorphose de Said : de l’opposant il deviendra adjuvant. Changement d’attitude qu’il officialise lorsqu’il assiste à l’enregistrement (enfin) de la chanson de Raja.

Au-delà du plaisir multi-sensoriel qu’offre le film, malgré la violence qui le traverse par intermittence, Zanka contact est construit pour capter cette vitalité et cette intensité qui animent les personnages. Des personnages pris dans des situations d’extrême urgence de survie.  Une esthétique d’urgence. Des êtres confrontés le long de ce parcours aux situations de danger ; liés par la recherche de comment échapper à la séparation et finalement à la mort. Les deux personnages sont le carburant de l’énergie qui émane du film, tout entier tendu par un refus : ne pas renoncer ; ne pas mourir. En ces temps d’incertitude et de désarroi cela sonne comme l’expression d’une lutte, d’une résilience. Un appel (Raja en arabe) à la résistance.

 Mica d’Ismaël Ferroukhi

Partage de territoires




« On ne s'ennuie jamais quand on tourne avec des enfants. Leur sensibilité, leur pudeur vous interdit d'en abuser pour les besoins d'un tournage ». François Truffaut

 

Mica, le nouveau film d’Ismaël Ferroukhi s’inscrit dans une continuité qui marque une certaine cohérence dans la démarche du cinéaste à travers notamment le regard qu’il porte sur des questions de société où nous retrouvons, une constante, celle de l’innocence face aux tumultes du monde. Cela passe par le recours à une figure cinématographique éloquente, celle de l’enfance. Celle-ci, depuis le très beau L’exposé (court métrage 1993) est abordée d’une manière récurrente et confirmée avec Mica fonctionnant comme un élément révélateur et symbolique.

D’emblée, on peut formuler l’hypothèse que l’enjeu du film est la construction d’un double regard ; sur le monde à travers le regard de l’enfant ; et sur l’enfance à travers le regard du metteur en scène. Si l’enfant, en tant que sujet, continue globalement à faire partie de l’invisible de notre champ cinématographique, l’aborder frontalement pose une série de questions relevant de l’éthique et de l’esthétique. Je dirai alors, dans ce sens, que le regard de Ferroukhi est empreint d’empathie. Il est là avec sa caméra comme un grand frère (Truffaut des 400 coups !). En suivant Mica dans sa traversée des frontières sociales, de la banlieue pauvre de Meknès à   un club huppé de Casablanca, il élabore un univers autour de lui, pour révéler petit à petit son imaginaire ; ce faisant, il nous fait accompagner son apprentissage –brutal- violent- du monde. Comment alors est construit ce regard ?

La séquence d’ouverture de Mica décline le programme narratif du film en deux phases. La première scène, en effet, peut se lire comme une mise en abyme du récit qui va suivre : on découvre un enfant qui court dans un milieu (un paysage de campagne, une forêt) auquel il semble vouloir s’échapper. Cette impression est confirmée par la succession des plans où on le voit escalader une colline…La scène se clôt par son arrivée au sommet et signalant par un geste, sa victoire et son triomphe ; après l’effort (la lutte), la récompense enfin ! Nous sommes en présence d’une métaphore du chemin qu’il est appelé à parcourir

La deuxième phase de cette éloquente séquence d’ouverture, nous permet de découvrir le même enfant déambulant au sein d’un marché populaire où il est vendeur de sacs de plastique. D’où le surnom Mica qui donnera son titre au familier. Il est familier des lieux, il connaît des gens (certains marchands par exemple) ; c’est son espace vital. Mais très vite cet espace va se révéler un lieu où se jouent des rapports de forces qui sont des rapports de pouvoir : une bande rivale vient chasser violemment Mica de son espace. Le programme est ainsi décliné : la vie c’est aussi un partage de territoires ; une lutte pour le garder ou pour se le réapproprier. Le destin de Mica est de dessiner le sien. Toute la suite du film s’attellera à confirmer ou infirmer les hypothèses avancées par cette ouverture.

L’élément déclencheur qui va relancer le récit arrive avec la maladie du père qui contraint Mica à quitter son environnement d’origine pour accompagner Lhaj, un ami de la famille (excellent Azelarab Kaghat) vers Casablanca où il pourra travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Du coup le film récupère pour l’actualiser, un paradigme fondateur de l’imaginaire cinématographique marocain, la dichotomie Centre (Casablanca) versus périphérie (la campagne). Un clivage de l’espace qui annonce un sujet clivé. Pour Mica, le parcours initiatique né de cette rupture sera appuyé par la mort du père, et prend une autre dimension avec l’arrivée dans la grande ville. Là aussi, il s’agira d’un partage de territoires ; géré par une autre forme de violence. La quête de Mica le mène en effet à la découverte d’un autre milieu, un club de Tennis où Lhaj est chargé de logistique. Un club huppé fréquenté par la nouvelle bourgeoisie urbaine et où les rôles et les places sont assignés en fonction de l’échelle sociale. Lhaj, chargé, du fait de sa fonction, de sauvegarder un ordre hiérarchique, n’a pas manqué d’ailleurs de lui signifier les frontières à ne pas dépasser. Les barrières, les grilles, les murs, comme le traçage du terrain sont là pour lui rappeler sa place. La lutte pour une place autre est une variante de la lutte des classes. Un symbole révélateur : Mica va briser par inadvertance la vitre qui le sépare de l’autre monde. Occasion pour le film de développer une autre métaphore : le terrain de tennis va évoluer comme un champ symbolique où « les conflits » se déroulent en fonction d’un certain nombre de règles. Le terrain de sport comme prolongement de l’espace public où l’application des règles permet l’émergence d’une nouvelle configuration des rapports sociaux. Mais les règles seules ne suffisent pas. Comme, il ne suffit pas d’être doué. Mica en fera la douloureuse expérience au prix d’une certaine humiliation qui le mènera à une forme de refus et de choix radical (il cherchera à emprunter la voie clandestine de l’immigration). Pour cette entrée dans l’univers des adultes, il faut des repères. Deux personnages vont agir comme adjuvants dans cette quête. Un homme et une femme. Lhaj va fonctionner comme le substitut symbolique du père disparu. Il a en charge la dimension morale de cette initiation. Dans son rapport avec Mica, deux scènes cependant sont problématiques. Celle où Lhaj l’emmène à la plage pour une baignade à la mer. Lui qui vient de la campagne, il se jette à l’eau…et affronte les vagues successives au point de s’en trouver complétement nu. Tout un programme ! L’autre scène est également en rapport avec l’eau puisque Lhaj l’accompagne cette fois au bain maure. Le fameux Hammam qui avec la nuit de noces et la fête de circoncision ont longtemps constitué des figures imposées à tout un cinéma maghrébin portée par une esthétique répondant au désir d’exotisme de l’autre. Le rapport du corps à l’eau ouvre sur une multitude d’interrogations et sur un vaste champ de lecture…

L’autre figure tutélaire est une entraineur de tennis exerçant dans le club.  Mica qui de temps en temps s’exerçait sur un terrain sera remarqué et quasiment adopté par Sophia (Sabrina Ouazzani), une ex-championne de tennis rentrée au pays. Un retour quasi forcée ; une blessure l’empêchant de continuer son ascension sportive. On revient de l’immigration estropié, amputé de quelque chose. Son retour au pays s’accompagne d’une nouvelle conscience ; elle s’investit avec Mica. Le soutien qu’elle lui apporte lui permettra d’échapper à l’assignation qui lui a été imposée par les rapports sociaux dominants y compris dans un espace « neutre », le sport. A travers ce microcosme spécifique, le film nous indique que les enfants, dont certains feront preuve d’une grande méchanceté à l’égard de cet intrus social, ne sont pas en soi méchants ou gentils mais le prolongement des milieux qui les ont vus naître.

Mica, l’enfant social ne se réduit pas qu’à cela : il y a l’enfant acteur, Zakaria Inane, qui a porté le rôle avec spontanéité et beaucoup de réussite indiquant l’énorme travail accompli en amont par le réalisateur pour mettre le jeune enfant-acteur en symbiose avec le personnage pour que le rôle ne l’écrase pas. Ses gestes, ses regards continuent à dire cette innocence violentée.

L’école de l’espoir de Mohamed El Aboudi

Vidas secas



C’est un fait significatif et éminemment symbolique de voir la rentrée cinématographique entamée par la projection d’un film documentaire. Est-ce à dire que la fiction a épuisé ses armes et que le retour aux sources du cinéma, le documentaire, s’avère salvateur face à la complexité du monde ? Le geste de la deuxième chaîne marocaine 2M mérite ainsi d’être souligné et salué en présentant à un public assoiffé du grand écran, le nouveau film documentaire, L’école de l’espoir de Mohamed El Aboudi.

« Il faut bien reconnaître que c’est la télévision qui a réinsufflé la vie à un genre moribond, note le documentariste Alan Rosenthal ; et comme le docteur Faust de Goethe, elle pose ses conditions ». Certes, il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation,  la télévision, notamment certaines chaînes de la sphère anglo-saxon ont réhabilité le genre, lui rendant ses lettres de noblesse ; cependant, dans le cas de figure, la chaîne de Aïn Sbaâ en organisant une projection dans la tradition des avant-premières cinéma, reconnaît implicitement que la patrie originelle du documentaire demeure la salle de cinéma. Une forme d’humilité du petit écran devant la légitimité artistique et culturelle de son aîné, le grand écran. C’est tout à l’honneur de Réda Benjelloun et ses amis. D’autant plus que le film d’El Aboudi est à la base un projet cinéma porté par la dynamique productrice Lamia Chraïbi, la figure montante du renouveau du documentaire marocain et dans la région MENA. L’école de l’espoir a en effet bénéficié de l’avance sur recettes du CCM et a été coproduit avec 2M. Cette relation est importante à rappeler car elle a des implications, au-delà de sa dimension institutionnelle, sur l’esthétique du film. Pour faire vite, je dirai que le documentaire a besoin du temps or la télévision de par sa nature n’a pas de temps ; c’est pour cela qu’elle préfère le reportage, le fast food de l’écriture audio-visuelle ; on ne pourrait jamais imaginer par exemple une chaîne de télévision grand public présenter A l’ouest des rails du chinois Wang Bing dont la durée dépasse les neuf heures.  Le film d’El Aboudi n’en n’est pas là ; mais ses films sont traversés par cette dimension de durée. Il filme ses sujets dans la durée. L’école de l’espoir comme le film qui l’a fait connaître, Dance of outlaws (2012) sont des récits au long cours. Dance of outlaws suit le parcours quasi tragique d’une jeune femme en butte aux traditions et qui fait face aux  tracasseries administratives pour donner une identité officielle à sa fille née hors mariage. On suit cette femme issue du peuple, danseuse dans une troupe populaire, à la fois dans sa vie intime comme dans ses démarches vers une reconnaissance sociale, pour sortir de la marge. Le film a eu une riche carrière dans les festivals internationaux et a été présenté au festival national du film ; mais dans sa forme et dans son propos, il dépasse les possibilités de paysage télévisuel actuel

C’est une autre marge que va capter L’école de l’espoir ; le cinéaste nous fait voyager cette fois  dans le Maroc profond, sur les Haut-plateaux de l’Atlas à travers le destin d’une communauté en train de disparaître, celle des nomades éleveurs de moutons. L’argument dramatique du film tourne autour de la question de l’école : comment cette population appelée sans cesse à bouger au gré des aléas climatiques va-t-elle gérer son rapport à l’éducation institutionnelle de ses enfants ?

Un plan en ouverture du film nous donne déjà une indication : on découvre un troupeau de moutons d’emblée (je n’ai pas pu ne pas penser à l’ouverture du film Les temps modernes de Charlie Chaplin ???!!!) ; et tout au fond de l’image, une maison minuscule. On apprendra plus tard qu’il s’agit de l’école.  Le film donne ainsi avec ces images le rapport de forces qui va orienter l’ensemble du récit ; il dessine en filigrane le rapport nature et culture qui va écrire la dramaturgie du film. Le rapport de cette population à l’école ne sera pas déterminé par des choix ou des doutes idéologiques ou moraux (même si un père à un moment du film dit préfère voir sa fille se préparer à devenir femme de foyer) mais par la situation de leur troupeau et surtout comment lui assurer un point crucial dans ces milieux semi-désertiques, l’eau. C’est l’eau en effet le véritable protagoniste du film.

Comment cela va-t-il se traduire au niveau des choix de mise en scène ? Je note que le film a réussi à échapper à deux écueils. En filmant ces paysages, il n’a pas cédé à la tentation facile de laisser  l’espace lui imposer son « esthétique » ; il a évité de faire de ce beau paysage de belles images, à la carte postale touristique ; l’alternance de larges plans  extérieurs et des plans rapprochés intérieurs assure au film un équilibre visuel qui n’écrase pas le sujet. On ne voit pas un film pour ses beaux plans !

Le deuxième écueil consiste pour le film d’éviter d’être emporté cette fois par le drame vécu face à la pénurie généralisée qui marque le contexte décrit ; en filmant ces populations abandonnées, au milieu de nulle part, il n’a pas versé dans le misérabilisme. Le parti pris esthétique qui porte le film d’EL Aboudi est celui de la sobriété et du dépouillement. D’où le titre de mon article, Vidas secas, un clin d’œil au film de Nelson Pereira Dos Santos, cinéaste brésilien, un des fondateurs du mouvement «  Cinema Nuovo » qui a marqué le cinéma brésilien dans les années soixante et que Glauber Rocha a synthétisé dans le manifeste Esthétique de la soif ». Avec le film d’El Aboudi on peut paraphraser Glauber Rocha en parlant cette fois « d’esthétique de la soif ». C’est la sécheresse en effet qui oriente l’action. Quitte à voir un peu le récit fonctionner avec la logique nomade, allant d’un personnage à l’autre : suivre le parcours des trois enfants (Miloud, Fatima, Mohamed), la vie de l’instituteur et voyager carrément avec les camionneurs à la recherche d’un nouveau point d’eau. La figure de l’instituteur aurait mérité à elle seule de porter le film de bout en bout. Rien qu’avec ce personnage exceptionnel, le film mérite pour moi tous les éloges. On le voit d’ailleurs dans la très belle scène finale avec ce plan-panoramique lointain où il engage avec son élève une discussion sur qui va arriver le premier ; résumant ainsi la finalité de l’acte pédagogique : le maître qui réussit est celui qui, in fine, est dépassé par son élève !

 Qu’importe si les bêtes meurent de Sofia Alaoui

Rencontre du troisième type en  Tamazgha

« Sofia Alaoui a pertinemment placé son rapport au fantastique dans le mode suggérer au lieu de montrer »

 


Primé (Grand prix du jury) à Sundance (USA), festival fondé par Robert Redford, considéré par les cinéphiles comme La Mecque du film indépendant et du cinéma d’auteur, le court métrage de Sofia Alaoui, Qu’importe si les bêtes meurent, continue sur cette lancée avec le César 2021 du meilleur court métrage. Ayant bénéficié de l’avance sur recettes du CCM, le film est une co-production franco-marocaine.  Tourné dans les hauteurs de Grand Atlas, il ouvre la langue amazighe (dialogues du film, décors, paysages… et le tifinagh présent sur l’affiche du film) sur une dimension internationale ; une parfaite illustration d’une « mondialisation heureuse » et de  l’universalité.

 Celle-ci, l’universalité, traverse le film dans sa thématique et dans son écriture cinématographique. Le film s’inscrit en effet dans le sillage d’un genre fortement codé, le fantastique.  Des êtres venus d’un ailleurs (le ciel ?) viennent perturber un ordre. Un ordre ancestral transmis de père en fils à l’image des protagonistes du film. Abdellah, jeune berger qui se trouve en transhumance avec son père. Les gestes et les paroles indiquent une tradition établie et que le père cherche à transmettre en annonçant à son fils que désormais c’est à lui d’assurer la continuité en l’exhortant à se marier ; en lui promettant de lui trouver « une femme au marché du mariage ». Abdellah donne l’impression d’acquiescer ; en fait, il est déjà branché sur son portable où il fait défiler une galerie de motos. Une rupture se dessine en filigrane entre l’ici et l’ailleurs. Son corps est là parmi ses bêtes mais l’esprit est ailleurs. Cet ailleurs se présente d’abord sous la forme du village. Il est invité par son père à s’y rendre pour chercher de l’alimentation pour leur bétail. Son regard hors champ nous offre un ciel énigmatique. Plus tard, il découvre un village vide ; seul un personnage atypique, une sorte de fou du village lui indique que des « êtres inconnus » sont venus du ciel et les gens ont fui. Cela offre au film sa structure : filmer des personnages ordinaires face à une situation extraordinaire. Cette apparition va fonctionner comme révélateur : plusieurs registres de réaction nous sont offerts. A commencer bien sûr par celle d’Abdellah, apeuré, inquiet pour son père et ses bêtes. En champ/contre-champ on découvre une réaction quasi officielle médiatisée par un écran de télévision où le discours d’un prédicateur exhorte les gens à rejoindre les mosquées face à ce qu’il présente comme une malédiction divine. Le fou du village, en fait la voix de sagesse, rassure Abdellah et lui dit que «  ces êtres ne veulent que nous informer de leur présence ». Le film à ce niveau ne cherche pas à reproduire ce que Hollywood a déjà balisé. On ne voit rien. Sofia Alaoui a pertinemment placé son rapport au fantastique dans le mode suggérer au lieu de montrer. En distillant des éléments iconiques (la lumière du ciel) et sonores (la musique), elle crée une ambiance générant une émotion d’abord esthétique (c’est beau). Elle ne cède pas au désir voyeuriste  y compris et surtout quand le fou du village montre à Abdellah la vidéo sur son téléphone pour le convaincre de l’arrivée des « êtres du ciel ». L’enjeu esthétique du film étant non pas de filmer les « Aliens », mais  de capter et de sonder les réactions des uns et des autres. Avec une question fondamentale, le rapport à l’autre surtout quand cet autre nous est absolument étranger. Le film va dans le sens d’une rencontre positive. D’autant plus que le film est porté par une écriture cinématographique ancrée dans la cinéphilie. On pense à la référence absolue, Rencontre du troisième type de Steven Spielberg (USA, 1977) ; film justement qui a réhabilité l’image de l’extraterrestre.

L’arrivée d’Abdellah au village est filmée en outre comme un western : un homme seul avec sa monture qui arrive dans un lieu devenu étranger.

Il y a une séquence qui pourrait se lire comme un manifeste féministe, celle où Abdellah rencontre Itto (sa sœur ?) dans une sorte de dépôt de marchandises (on voit des pneus et du matériel). Itto est la femme qui a dit non à la doxa ; elle refuse de suivre les injonctions d’Abdellah. Elle ne cède pas à la peur collective ; elle considère même que l’arrivée de ces « êtres » est une bénédiction. Les plans qui suivent son échange avec le jeune berger désorienté par son refus sont éloquents : une scène hommage à la femme marocaine d’aujourd’hui. Deux plans autorisent cette lecture : un bref plan où l’on voit le portrait du Royal  et puis Itto qui s’en va avec son triporteur ; moyen de transport de marchandises, devenu emblème de l’action sociale du nouveau régime. A nouveau régime, nouveau cinéma !

 Le miracle du Saint inconnu de  Alaa-Eddine Eljam

Des Saints et des voleurs

« Finalement, le premier personnage du film…c’est le paysage »



 D’un Saint, l’autre…où le plus Saint des deux n’est pas (toujours) celui que l’on pense ! Pour son premier long métrage, Le miracle du Saint inconnu (Maroc-France, 2020), Alaa-Eddine Eljam a choisi de se confronter, via un registre ludique (on peut parler d’une comédie burlesque), à une dimension du sacré dans son interprétation sociale ; celle de l’omniprésence des saints, des marabouts dans la pratique religieuse du quotidien et dans l’organisation du rapport au monde. L’idée de base du scénario est portée en effet par un constat avéré par les recherches en sciences sociales, celui du culte des Saints. L’anthropologue marocain Hassan Rachik écrit à ce propos, en analysant les explications avancées par des ethnologues étrangers : « Le culte des saints est expliqué en termes cognitifs en ce sens qu’une catégorie de croyants trouvent l’idée de Dieu si abstraite qu’ils éprouvent le besoin d’un sacré au ras du sol, d’un sacré qui se manifeste dans des objets familiers et concrets. Edmond Doutté écrit à cet égard que le culte des saints est «la revanche du cœur et de la fantaisie sur l’abstraction du monothéisme ». Il suffit de parcourir la campagne marocaine pour rencontrer moult indices, dans l’espace comme dans le discours, de cette omniprésence. Celle-ci ne manque pas de légendes qui la nourrissent de récits et d’anecdotes plus au moins fantaisistes. On raconte par exemple que tel voyageur solitaire, obligé de se séparer de sa monture (cheval, mulet, âne…) l’ enterre dans un endroit quelconque pour retrouver plus tard, à son retour, que la tombe triviale qu’il avait creusée pour sa bête est devenue un sanctuaire avec des visiteurs, des rites et tout un commerce autour. C’est la structure de base du scénario du film d’Aljam. On découvre en ouverture, un voleur poursuivi par des gendarmes, se débarrasse de son butin en l’enterrant au haut d’une colline. Arrêté, il purge sa peine. A sa sortie de prison, il se dirige vers la colline où il avait « enterré » son sac rempli de billets de banque. Combien sa surprise fut grande quand il découvre, érigé en lieu et place de la tombe qu’il avait improvisée, un superbe marabout avec des visiteurs, des commerçants et tout un village à proximité. L’intrigue consiste donc d’emblée pour le protagoniste en comment récupérer son magot. Pour le film se pose aussi une double question, dramatique et esthétique : quel type de récit pour développer l’intriguer ? Quel type d’image pour porter ce récit ? Ou pour résumer en une question centrale : quel cinéma pour dépasser l’anecdote. Au fur et à mesure de l’évolution du récit on entre dans une ambiance particulière qui donne le ton du film, à savoir une comédie burlesque la Emir Kusturica. Un comique de situations avec comme point d’orgue l’opération que va subir le chien du gardien du mausolée.  Le personnage principal est un voleur atypique. Dès la séquence d’ouverture, on a une idée que son destin lui échappe : ce n’est pas lui qui a choisi le lieu pour cacher son argent mais c’est la voiture qui a est tombée en panne au milieu de nulle part, au sein d’un paysage qui confine au désert. Toute la mise en scène est inféodée à ce projet, celui d’une fable de notre temps ; lieux, objets, personnages sont les rouages d’une machinerie bien huilée.

Il me semble que le film lui-même nous offre une piste de lecture intéressante qui enrichit le débat autour du film. C’est une scène située vers la fin du film, quand Hassan va ériger un mausolée en hommage à son père Brahim. Hassan avait fait sauter la bâtisse qui abrite la tombe du « Saint inconnu », récupérant par la même occasion et accidentellement le sac rempli d’argent. Ce nouveau mausolée va redonner de l’espoir aux gens qui vont commencer à revenir au village tombé en ruine. Cependant, cette séquence est traversée par une scène où l’on voit des touristes européens venir prendre des photos auprès du nouveau mausolée et même contribuer au rite de l’offrande. C’est une scène riche en significations et qui me semble fondatrice. Sur un plan culturel, elle nous informe sur la dichotomie qui marque le rapport au sacré chez les autochtones et les Européens. D’un côté, on continue à y croire, à y voir une composante essentielle de l’imaginaire qui aide à vivre ; et de l’autre, une vision marquée de dystopie qui  voit dans le mausolée un objet exotique, que l’on visite en touriste. Mais bien au-delà, la scène des touristes qui se prennent en photo devant le mausolée peut se lire comme une mise en abyme de la réception du film ; une réception portée un certain regard européo-centriste en quête de carte postale et qui va jusqu’à faire une lecture politique du film pour parler d’une société figée dans ses mythes et croyances.

Le film est porté par un investissement  dans la forme qui annonce et préfigure, une personnalité cinématographique. Si l’on distingue dans l’évolution du cinéma, le style de l’idée et le style de l’image, Alaa Eddine Eljam se situe indéniablement du côté du cinéma de l’image. Une figure récurrente marque déjà sa jeune filmographie, celle du désert. J’aime faire un parallèle entre Le miracle et son court métrage Les poissons du désert (2015) : le désert certes mais aussi la figure du père à qui il va rendre hommage dans son long métrage.

En fait, c’est le paysage qui reste le personnage principal du film. Le paysage désertique. Il en fait l’ouverture et la clôture de ses films. Une présence qui constitue in fine une poétique de l’espace qui renvoie au vide, au silence, à l’errance. Le vide des rapports sociaux, l’errance de l’individu face à l’incertitude des lendemains (la scène finale du voleur égaré dans un paysage qui l’englobe).

Ces plans vides d’un paysage désertique nous renvoient à nous-mêmes. Ils nous invitent à une méditation, un parcours. Et surtout à une attitude, à une posture d’humilité face à l’éternel inconnu. En ouvrant de son film avec ses splendides plans désertiques, il nous invite à une ouverture sur la dimension mythologique. La ligne d’horizon qui découpe le cadre entre ciel et terre instaure un rapport de forces ; les cadrages opérés inscrivent au sein même du champ les multiples conflits qui s’y déroulent. La structure des plans avec le retour de la contre-plongée sur la colline du mausolée, les lignes de fuite (c’est très pictural), la répartition dans le champ des vides et des pleins organisent aussi bien la structure du paysage et la hiérarchisation des personnages. Une hiérarchisation qui met en avant le désenchantement des uns (le médecin et son infirmier, le coiffeur et ses clients, enfermés dans une situation à laquelle ils s’accordent) et une figure de résistance incarnée par Brahim et son fils. C’est lui qui deviendra le Saint Sidi Brahim, attaché à la terre et espérant la pluie. Avec cette figure, le film bloque toute velléité de nihilisme

 

mercredi 14 juillet 2021

مصطفى الدرقاوي - دجيبريل ديوب مامبتي

 

سينما افريقية جديدة

محمد بكريم






 


مصطفى الدرقاوي من المغرب ، دجيبريل ديوب مانبتي من السنغال: أية علاقة؟ سينمائيين من إفريقيا ولجا عالم الإخراج مع بداية السبعينات. سبعينات القرن الماضي التي عرفت فيها السينما مرحلة غنية بالنقاشات النظرية على اثر تحولات كبرى عاشها العالم ...وأيضا ما عرفته السينما من بزوغ تيارات مجددة بداية من أواخر الخمسينات: السينما الحرة البريطانية ، الموجة الجديدة الفرنسية، تيارات السينما الجديدة بالبرازيل وكافة أمريكا اللاتينية. في هكذا مناخ ثقافي عام سينجز دجيبريل ديوب مانبتي فلمه الطويل الأول " توكي بوكي" (1973) ونفس الشيء مع مصطفى الدرقاوي وفيلم "أحداث بدون دلالة" (1974).

لماذا الحديث عنهما اليوم؟ بالنسبة لدجيبريل ديوب مانبتي (1944-1998) صدور عدة تقييمات على شكل مقالات ودراسات في السنتين الأخيرتين، من القارة وخارجها (خاصة انجلترا) والتي تعتبر "توكي بوكي" أفضل فيلم في تاريخ السينما الإفريقية. وبالنسبة لمصطفى الدرقاوي( من مواليد سنة 1944) شروع المنصة الموضوعاتية "موبي" في عرض فيلمه "أحداث بدون دلالة" وهي المنصة المتخصصة في اقتراح على مشتركيها أفلام جديدة وكلاسيكية من سينما المِؤلف ومن خارج المركز الأوروبي – الأمريكي. وذلك على اثر المجهود الذي بدل من أجل العثور على نسخة من الفيلم ونجاح عملية ترميمها بفضل عدد من المتدخلين من المغرب ومن جهة كتالونيا. وقد شكل ذلك حدثا بارزا مغربيا وعالميا... وفي تعريفها بالفيلم تتحدث المنصة عن "تحفة" وتذكر بما تعرض له من مضايقات.

نحن إذن أمام سينمائيين كبيرين. على مستوى مسارهما الذاتي يختلفان كثيرا. دجيبريل ديوب مانبتي عصامي التكوين. جاء إلى السينما من المسرح والأندية السينمائية وعشق السينما من بابها الواسع عن طريق أفلام شارلي شابلن والأفلام ذات البعد الجماهيري...في حين أن مصطفى الدرقاوي جاء إلى السينما عن طريق التكوين الأكاديمي الرصين بأحد أهم معاهد التكوين ببولندا، بعد تكوين أدبي وفلسفي ومروره بباريز و معهدها السينمائي المعروف اختصارا "بليديك".

لكنهما سيلتقيان كمبدعين حاملين لهم مشترك التقيا حوله بدون تدبير مسبق. وهو العمل على تمكين إفريقيا، القارة الغنية بثقافتها العريقة، من لغة سينمائية منعتقة من القوالب الجاهزة للسينما السائدة. فرضيتي هي أن  مانبتي والدرقاوي رائدين لمشروع سينما افريقية جديدة... ومن الصدف الإبداعية التاريخية الجميلة والتي نحتفي بها اليوم هي أن عملهما السينمائي الأول كان بمثابة زلزال فني بطرحهما لمقاربة سينمائية خارج المألوف. تتأسس على مبدأي القطيعة والتجديد, قطيعة مع نمط السينما التجارية السائد في القاعات  بتنويعاته المختلفة: الأمريكي والهندي و المصري، وقطيعة أيضا مع الأفلام الوطنية الأولى التي عرفها المغرب والسنغال. فمابتي رفض السير على خطى أب السينما السنغالية، عصمان سامبين، وتوجهه الواقعي الاجتماعي رغم أنها أفلام تتبنى ما أسميه  "النقد المزدوج" .فنجد عند سامبين نقدا لعلاقات التبعية للغرب نموذج فيلم سوداء ل...(1966) ونقد للموروث التقليدي المعيق للحرية والانفتاح، بل وسخرية من السلوك الهجين لفئات مجتمعية محلية  نموذج فيلم الحوالة (1968) أو  اكسالا (1974) أو تشيدو (1977)...مابيتي لن يسير على خطى الأب في هذا الاختيار.  والدرقاوي  اختار هو أيضا في أول أفلامه الإعلان عن توجه يقطع مع الأفلام المغربية التي ظهرت أواخر الستينات وبداية السبعينات سواء في شقها الميلودرامي الساذج نموذج فيلم الحياة كفاح (1986) أو الواقعي الاجتماعي ،شمس الربيع مثلا (1969) أو في شقها "المؤلفي" (نسبة لسينما المؤلف) في بعدها الرمزي الثقافي مع نموذج فيلم وشمة (1970)، والمثير حقا أنه في مشهد بداية فيلم الدرقاوي يتم الحديث عن "وشم".

 وهذين الفيلمين أساسا لسينما القطيعة على المستوى الجمالي بتبني لغة سينمائية ترفض السير على نهج السرد الخطي الكلاسيكي . سينما تبحث لذاتها عن هوية بصرية وفنية متفردة. يغيب فيها طغيان الحبكة (سينما ضد السيناريو) ويحضر فيها المونتاج بين مجموعة من الحالات مع الاشتغال على بلاغة المشهد في توكي بوكي واللقطة القريبة المشحونة في أحداث بدون دلالة. يعمل مابيتي على استدعاء التراث الحكائي الشفهي لبناء رواية تكسر الخيط الرفيع الذي يربط البداية بالنهاية في السرد الكلاسيكي, هنا دينامية شخصيتيه الرئيسيتين هي التي تحكم وتنظم خط الحكاية وليست بنية السيناريو...

ويبدو فيلم الدرقاوي من جهته بحثا عن السيناريو المفقود. فالمادة الدرامية تتأسس على تتبع فريق سينمائي يساءل ويتساءل عن السينما المنتظرة,,,وحتى عندما تظهربوادر عناصر درامية(الجريمة المرتكبة) التي قد تدفع بالفيلم في اتجاه كلاسيكي (من القاتل ولماذا) ترفض الشخصيات السير في ذلك تفاديا للسقوط في المعتاد. وفيلم الدرقاوي يبقى  في هذا الاتجاه أكثر راديكالية من فيلم مابيتي.

 غير أن توكي بوكي كان أسعد حظا من أحداث بدون دلالة حيث حصد جوائز عالمية في كان وموسكو وغيرهما, في حين تم تغييب فيلم مصطفى الدرقاوي تعسفا ولم يشاهد قط.

ربما تواجده الجديد في منصة عالمية للعرض السينمائي سيسمح بإعادة اكتشافه وربما رد الاعتبار لطموحاته الفنية التي كانت بسعة أحلام جيلا بأكمله.  


lundi 10 mai 2021

Hommage à Humbert Balsan (1954 - 2005)

 

Comprendre l’intériorité artistique de l’auteur - réalisateur


 
Yousri Nassr Allah, Hubert Balsan, Mohammed Bakrim

cinéma Colisée à Marrakech

“Cet homme est formidable”, me dit mon accompagnateur allemand à l’issue de l’entretien auquel il a assisté avec le producteur français Humbert Balsan. L’homme, en effet, séduit par ses immenses qualités humaines et par sa profonde connaissance du cinéma. Malgré un agenda très chargé, un membre du jury international de la Berlinale est très pris et très sollicité, Humbert Balsan a bien voulu nous accorder une interview entre deux projections et une multitude de réunions et de rencontres. Sa démarche de la production est largement explicite rien qu’à parcourir les titres de films qu’il a soutenus.

Dans un entretien qu’il avait eu la gentillesse de m’accorder alors qu’il était membre du jury, il en dit plus en soulignant que, pour lui, la production consiste à accompagner un auteur, à lui assurer les moyens pour “aller au plus profond de lui-même”. C’est en fait un producteur nourri de la grande tradition de cinéphilie qui caractérise la culture française. Il avait commencé très jeune en créant un ciné-club dans un établissement scolaire, puis il a enchaîne par jouer dans un film de... Bresson. Le passage à la production s’est fait dans la même logique, selon le même esprit: celui de l’amour du cinéma. Un amour qui transcende les frontières géographiques. Le nom de Humbert Balsan est automatiquement associé chez de nombreux cinéphiles marocains et maghrébins à Chahine et à toute la nouvelle génération de jeunes cinéastes de la sphère arabe.

Cet effort et cette ouverture viennent de recevoir une immense consécration avec le triomphe international d’Intervention divine du Palestinien Elia Suleiman. Humbert Balsan nous révèle aussi que si ce film a vu le jour c’est aussi grâce à l’apport du Maroc. Le Maroc justement qui fait partie de son programme de cette année. Il coproduit en effet le nouveau film d’Ismaïl Farrokhi. Le grand voyage avec Mohamed Majd dans le premier rôle. Il y a aussi le nouveau film de Chahine, La Rage au cœur, un film qui vient compléter la trilogie autobiographique chahinienne avec notamment un retour sur l’épisode californien ( les années de formation) complété par les évènements du 11 septembre. Il produit aussi, La Porte du soleil, la grande saga sur la question palestinienne que réalise Yousri Nasrallah à partir du roman du grand écrivain libanais Elias Khouri.

Et au-delà de tout cela, Humbert Balsan souligne son refus de certaines catégories qui partagent. “ Ce sont les qualités intrinsèques de l’auteur qui m’intéressent et non son origine ou son appartenance; la seule appartenance qui prime est le cinéma”. Il nous dit aussi son grand estime pour le Maroc et son souhait de voir le Festival international de Marrakech garder son magnifique élan avec un recentrage sur ce qui devrait constituer son essence, la convivialité et une place centrale d’un autre cinéma.

Comment devient-on producteur surtout quand on a commencé sa carrière au cinéma comme acteur ?

Humbert Balsan: Oui, le hasard a voulu que ma première expérience de cinéma ait été avec Robert Bresson dans Lancelot du lac en 1973,  ayant été moi-même cinéphile avant puisque j’ai créé un ciné-club dans le collège où j’étais fonctionnaire; j’étais donc très intéressé par le cinéma mais sans avoir l’idée que j’allais en faire une carrière. J’ai commencé comme interprète de Bresson; on m’a redemandé une seconde fois, ce qui était agréable surtout quand on a 19 ans. De fil en aiguille, j’ai travaillé dans un certain nombre de films, avec Jacques Rivette, Granier-Deferre, Pialat et bien d’autres...avec cette expérience de comédien, j’ai eu l’occasion de rencontrer de grands acteurs comme Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Bulle Augier, Bernadette Laffont, Géraldine Chaplin, etc. Sur le plan personnel, ce fut une expérience passionnante d’être au centre du dispositif comme acteur, devant la caméra, un metteur en scène et toute une équipe, ce qui m’a permis aussi de comprendre un certain nombre de paramètres du cinéma, à la fois dans son essence même et dans sa fabrication technique ; en fait, j’étais beaucoup intéressé par la mise en scène sans savoir comment s’y prendre et comment y arriver. Cependant, tout en continuant à jouer comme acteur (y compris quand je suis devenu producteur), j’ai été assistant à la mise en scène de Robert Bresson puis j’ai réalisé un court métrage que j’ai produit : un premier film, un court métrage de surcroît, par conséquent personne ne voulait le produire; ainsi j’ai découvert le métier de producteur et je dois dire que ça m’a beaucoup plu et j’ai même attiré l’attention d’un producteur qui a remarqué que je me suis pas mal débrouillé. Il m’a demandé de créer une société de production avec lui puisque la sienne battait de l’aile. Voilà très vite et très jeune, je me suis plongé dedans sans aucune expérience de production en commençant d’emblée par produire deux films. J’ai eu des dettes et quand on a des dettes, on est obligé de continuer, c’est le moteur et je n’ai pas arrêté de produire depuis. J’ai produit à peu près 70 films à ce jour.

Quand j’ai commencé il y a maintenant plus de 20 ans, il n’y avait pas toutes ces structures de financement de la production ; pour le cinéma d’auteur que je faisais, c’était extrêmement dur, ce qui m’a permis de vivre l’aventure de la production avec toutes ses mutations et bouleversements. En résumé, j’ai eu beaucoup d’expériences de cinéma grâce effectivement à mes débuts d’acteur qui n’étaient pas pour moi une volonté de faire carrière, mais ont représenté pour mon parcours une grande chance surtout pour observer le dispositif cinéma.

Parmi ce nombre de films produits, est-ce qu’on peut parler d’une tendance dominante ?

Oui, je pourrai dire que se sont dessinées des  tendances à cause  des rencontres qui se font. Je dirai alors que la première tendance - toutes tendances confondues !- je la qualifierai de cinéphilique, défendre l’auteur-réalisateur qui est pour moi au centre du cinéma. Ce qui m’intéresse dans mon métier de producteur, ce n’est pas d’amener mes visions à moi mais plutôt de comprendre les visions d’un artiste et de lui donner le maximum d’éléments et de moyens pour aller à l’exploration de ce qui est le plus profond en lui. On réussit, on échoue, il n’y a pas de règles. Accompagner ce processus le mieux possible est pour moi l’essence du métier de producteur. C’est le premier aspect, puis il y a eu d’autres rencontres, des rencontres françaises mais aussi avec des cinéastes étrangers : Ivory, Chahine, Maroun Baghdadi, l’Amérique, le Moyen-Orient, la Belgique, la Russie…des directions diverses et variées. Je dois souligner à ce propos que la rencontre avec Maroun Baghdadi fut déterminante ; par lui, j’ai rencontré Youssef Chahine et toute cette relation qui s’en est suivie aboutissant à la rencontre avec Yousri Nasrallah, avec Elia Suleiman, avec Randa Sebbagh; tous ces cinéastes de la région Syrie, Palestine, Liban, Egypte  avec qui j’ai fait des films qui m’ont beaucoup apporté parce que je pense que les relations avec les films du Sud vous apportent deux choses : un, une certaine humilité parce nous sommes des pays nantis et ces cinématographies ont peu de moyens ; nous créons une vraie complémentarité en amenant nos moyens pour soutenir des cinématographies menacées soit pour des raisons financières, soit pour des raisons de censure; et deux, la joie de vivre parce que malgré les difficultés, ces pays ont un rapport au temps, un rapport à l’art, à la vie, porté par une espèce d’état de grâce très enrichissant ; on ne s’enrichit pas forcément, mais on s’enrichit humainement et c’est quelque chose de fondamental et m’aide dans mes rapports avec les cinéastes du Sud.

Une certaine opinion, devenue un véritable cliché en vogue dans certains milieux maghrébins, voit cette coproduction, cette arrivée de l’argent du Nord comme une forme de partenariat qui ne manque pas d’ingérence esthétique

S’il y a un partenariat qui aboutit à une intervention esthétique sur un film où qu’il soit, je pense que ce partenariat est mauvais. Le partenariat a pour objectif de comprendre l’intériorité artistique de l’auteur ; c’est ma vision, c’est ce que je privilégie dans mon action et c’est ce que je défends. Et je pense que l’esthétique des films que je produis, quel que soit le cinéaste, n’a rien à voir avec le partenariat mais avec la personnalité de l’auteur. Dans mes relations, j’ai toujours respecté ce principe. En fait, on n’est plus du tout dans une question de nationalité, ou de culture, on est dans l’humain. Dans la stricte égalité entre les hommes qu’ils viennent du Caire, de Jérusalem, de New York, Moscou ou Paris, il y a une égalité humaine et c’est ce qui m’intéresse. Bien sûr, on reste nourri de sa culture, mais sans que cela exprime un état de rapport de forces entre le Nord et le Sud par exemple ; ce n’est pas cela qui m’intéresse. Il y a toujours des inégalités, mais le rôle du cinéma est de transcender cette situation pour permettre à l’art de jaillir avec des moyens extrêmement différents. L’essentiel est de ne pas se braquer sur les inégalités, mais de voir plutôt ce que l’on pourrait créer avec les moyens dont on dispose. Je me méfie de ce genre de paradigmes Nord /Sud, riche /pauvre ; ce qui m’intéresse, c’est la vie et la vie est partout exprimée par un langage universel qu’est le cinéma et après il y a le travail.

Je pense que la meilleure illustration de cette conception est le film Intervention divine d’Elia Suleiman. Je viens d’apprendre d’ailleurs que le film va sortir au Maroc.

Bien sûr il va sortir au Maroc, plus encore, le Maroc nous a beaucoup aidé à le finir puisque à un certain moment, j’ai été en difficulté dans la production et 2M nous a beaucoup aidés en intervenant avec un montant raisonnable mais très important au moment où il arrivait et finalement c’est cela qui compte : l’effet que peut avoir une intervention financière. Le film est intéressant parce qu’il amène un nouveau point de vue dans le rapport du cinéma et du Monde arabe ; c’est une nouvelle esthétique ; Suleiman apporte une nouvelle façon de faire aux côtés des autres cinéastes de la région ; sa reconnaissance cannoise et internationale est positive pour les jeunes, une invitation à ne pas rester dans les choses conventionnelles, qu’ils aient de l’audace, qu’ils tentent quelque chose et moi, je défends l’audace...

 L’actualité du Maroc, c’est aussi ton projet de produire le nouveau film d’Ismail Farrokhi.

Oui, l’actualité positive du Maroc, c’est ce projet; il faut dire qu’avec Nour Eddine Saïl, nous avons créé des liens puisqu’il m’a aidé pour le film palestinien ; il est impliqué dans le nouveau film de Yousri Nasrallah Bab Chams d’après le grand roman d’Elias Khouri, mais aussi dans le nouveau film de Chahine que nous commençons bientôt La Rage au cœur et bien sûr dans le nouveau film d’Ismaïl Farrokhi, un road movie qui s’appelle Le Grand voyage qui part d’Aix-en-Provence et se termine à la Mecque. C’est un voyage en voiture entre un père et son fils ; le père sera interprété par Mohamed Majd, grand acteur marocain que j’ai découvert dans un film cet hiver en Syrie, je suis très content qu’il puisse être dans le film ; son fils sera joué par un jeune Français ; c’est donc une coïncidence heureuse de me retrouver au Maroc que je connaissais moins bien que d’autres parties de la région, donc je vais être chez vous pour plusieurs fois. L’autre aspect, plus triste, de l’actualité du Maroc, c’est la disparition de Toscan du Plantier et notamment par rapport  au festival de Marrakech. Un festival qui a eu  des problèmes l’année dernière concernant la place des films du Sud. J’espère que cet élan va continuer dans la perspective que j’avais  justement discutée avec du Plantier dernièrement pour que le festival retrouve une convivialité par rapport au Sud et que l’exposition des films du Sud soit absolument prioritaire et essentielle. Parce que c’est une énorme chance de proposer un festival international à Marrakech, mais il faut absolument qu’au centre le cinéma et la convivialité, ce qui n’était pas tout à fait le cas l’année dernière. J’avais d’ailleurs exprimé l’idée que j’étais prêt à participer à une formule ou une autre pour contribuer à installer un vrai espace de rencontre, de convivialité entre cinéastes sans rentrer dans un folklore occidental ou people qui est important pour un festival mais qui ne doit pas être au centre ; ça doit être la rencontre entre les gens.

Quel  commentaire t’inspire la prise de parole des cinéastes américains contre la guerre ?

C’est effectivement extraordinaire de voir à quel point les cinéastes, les acteurs ont pris un parti extrêmement dynamique pour exposer leur point de vue contre la guerre avec beaucoup de précision, ce n’est pas des déclarations oniriques, fantasques mais des choses bien précises ; ce sont aussi des gens très attachés à leur pays ; des patriotes qui expriment un désaccord avec la politique de leur gouvernement extrêmement puissante et envahissante. Je trouve très courageux que ce soit des cinéastes américains qui soient  derrière l’initiative, Sean Penn était l’un des premiers à parler ; c’est évidemment moins spectaculaire chez nous, mais je pense que la plupart des cinéastes et des artistes sont contre la guerre l’Etat français lui-même fait tout pour que la guerre; soit évitée. Mais en Amérique, cela est très spectaculaire que ces cinéastes s’expriment ; c’est une bonne nouvelle et en même temps très courageux ; on sait que même dans un système comme celui de l’Amérique, ce genre de déclarations peut se payer cher pour son image et comme c’est un métier d’images aussi, je trouve que c’est très courageux et encourageant.

 Berlin février 2003

vendredi 23 avril 2021

Les leçons du Coronavirus…avec Edgar Morin

 








« Ce n’est pas seulement notre ignorance, mais aussi notre connaissance qui nous aveuglent».

Edgar Morin

 

La crise sanitaire est désormais totale, tous les étages de la vie sociale sont atteints. Les dimensions sociales et économiques inquiètent les décideurs. Mais ce n’est pas le seul aspect de cette situation inédite. La crise du Covid 19 ouvre sur des interrogations essentielles. Notamment sur les perspectives d’avenir : saurons-nous retrouver de la lucidité, de la sérénité dans un débat public saturé par les controverses scientifico-médicales, et  les gesticulations politiciennes pour enfin poser les vraies questions ?

Le confinement qui plane toujours comme horizon incontournable, semble atteindre la pensée. Nous sommes quelque part enfermés dans l’événement –confinés en quelque sorte- incapables de le penser parce que justement pour ce faire, il faut s’en détacher. A quelque chose malheur est bon. Le confinement qui a réduit l’espace physique de notre mobilité a été l’occasion d’un repli sur soi pour entamer une reconversion de notre façon de voir. De vivre le rapport à soi, à autrui et au monde. Edgar Morin dans un geste généreux de l’intellectuel qui a vécu pleinement cette expérience a choisi de rendre public le fruit de sa réflexion durant le confinement. Avec la collaboration de son épouse, la marocaine Sabah Abouessalam (sociologue, urbaniste) il vient de publier chez Denoël un ouvrage, Changeons de voie, leçons de coronavirus (Paris, 2020) qui donne une synthèse de cette expérience originale entamée sous le signe de retrouvailles inédites, comme il le précise judicieusement : « Du jour au lendemain, nous nous retrouvons face à face. C’est une situation inédite. Jamais nous n’avons eu autant de temps pour nous deux. Du matin au soir, nous sommes ensemble ». Ce face à face fut transcendé par la pensée, pour produire une réflexion tonique sur l’expérience, non pas d’un couple reclus sur son nombrilisme, mais de deux intelligences confrontées à un devenir qui concerne les êtres humains, réunis soudain dans un défi commun. « Jamais nous n’avons été aussi enfermés physiquement dans le confinement et jamais autant ouverts sur le destin terrestre. Nous sommes condamnés à réfléchir sur nos vies, sur notre relation au monde et sur le monde lui-même ».

Empêtrés que nous sommes  dans l’inquiétude imposée par le présent, Edgar Morin attire plutôt notre attention sur l’après corona qui pourrait être plus inquiétant que la pandémie elle-même. Il préfère lire la crise actuelle en la mettant en perspective ;  penser la crise actuelle pour en tirer les leçons possibles. « L’avenir imprévisible, écrit-il, est en gestation aujourd’hui ». Au cœur de cette réflexion salutaire, il place la régénération de la politique qui passe par un changement de voie. Au terme d’une lecture j’en arrive à cette première conclusion, le célèbre maître de la complexité plaide pour  une nouvelle humanité au service d’une nouvelle civilisation ; ou mieux encore une nouvelle civilisation pour une nouvelle humanité.

Cela passe par une série de leçons présentées d’une manière claire, pédagogique et je dirai dans un geste quasi fraternel. Elles sont au nombre de quinze leçons qu’il complète avec un programme d’action mobilisateur (chapitres 2 et 3). Les deux premières leçons partent de notre condition humaine : la pandémie a rappelé notre fragilité, notre précarité et une question s’impose : qu’est-ce qu’être humain ? Toute réponse devrait être empreinte d’humilité car désormais « l’incertitude accompagne l’aventure humaine ». Autre leçon qui invite à la modestie, le rapport à la mort ; celle-ci est revenue à la une de l’actualité non pas comme une abstraction mais comme un fait tangible ; « le coronavirus a suscité l’irruption de la mort  personnelle dans l’immédiat de la vie quotidienne ». Cela devait impacter notre comportement, notamment en termes de consommation. Des signes précurseurs ont été relevés lors du confinement avec cette leçon de portée civilisationnelle : sortir du consumérisme ; réformer notre mode de consommation « préférer l’essentiel à l’inutile, la qualité à la quantité, le durable au jetable ». Et s’il y a une leçon/ des leçons à retenir, j’en souligne deux : d’un côté, la pandémie a révélé la crise de l’intelligence, la faiblesse du mode de pensée qui nous a été inculqué. Et de l’autre, une leçon sur les carences de pensée et d’action politique. Il est tragique relève Edgar Morin que la pensée disjonctive et réductrice tienne les commandes en politique et en économie : «  le dogme néo-libéral –dominant la planète- aggrave terriblement les inégalités sociales et donne un gigantesque pouvoir aux puissances financières ».

Oui, changeons de voie !

jeudi 22 avril 2021

 

Le miracle du Saint inconnu de  Alaa-Eddine Eljam

Des Saints et des voleurs

« Finalement, le premier personnage du film…c’est le paysage »

 

D’un Saint, l’autre…où le plus Saint des deux n’est pas (toujours) celui que l’on pense ! Pour son premier long métrage, Le miracle du Saint inconnu (Maroc-France, 2020), Alaa-Eddine Eljam a choisi de se confronter, via un registre ludique (on peut parler d’une comédie burlesque), à une dimension du sacré dans son interprétation sociale ; celle de l’omniprésence des saints, des marabouts dans la pratique religieuse du quotidien et dans l’organisation du rapport au monde. L’idée de base du scénario est portée en effet par un constat avéré par les recherches en sciences sociales, celui du culte des Saints. L’anthropologue marocain Hassan Rachik écrit à ce propos, en analysant les explications avancées par des ethnologues étrangers : « Le culte des saints est expliqué en termes cognitifs en ce sens qu’une catégorie de croyants trouvent l’idée de Dieu si abstraite qu’ils éprouvent le besoin d’un sacré au ras du sol, d’un sacré qui se manifeste dans des objets familiers et concrets. Edmond Doutté écrit à cet égard que le culte des saints est «la revanche du cœur et de la fantaisie sur l’abstraction du monothéisme ». Il suffit de parcourir la campagne marocaine pour rencontrer moult indices, dans l’espace comme dans le discours, de cette omniprésence. Celle-ci ne manque pas de légendes qui la nourrissent de récits et d’anecdotes plus au moins fantaisistes. On raconte par exemple que tel voyageur solitaire, obligé de se séparer de sa monture (cheval, mulet, âne…) l’ enterre dans un endroit quelconque pour retrouver plus tard, à son retour, que la tombe triviale qu’il avait creusée pour sa bête est devenue un sanctuaire avec des visiteurs, des rites et tout un commerce autour. C’est la structure de base du scénario du film d’Aljam. On découvre en ouverture, un voleur poursuivi par des gendarmes, se débarrasse de son butin en l’enterrant au haut d’une colline. Arrêté, il purge sa peine. A sa sortie de prison, il se dirige vers la colline où il avait « enterré » son sac rempli de billets de banque. Combien sa surprise fut grande quand il découvre, érigé en lieu et place de la tombe qu’il avait improvisée, un superbe marabout avec des visiteurs, des commerçants et tout un village à proximité. L’intrigue consiste donc d’emblée pour le protagoniste en comment récupérer son magot. Pour le film se pose aussi une double question, dramatique et esthétique : quel type de récit pour développer l’intriguer ? Quel type d’image pour porter ce récit ? Ou pour résumer en une question centrale : quel cinéma pour dépasser l’anecdote. Au fur et à mesure de l’évolution du récit on entre dans une ambiance particulière qui donne le ton du film, à savoir une comédie burlesque la Emir Kusturica. Un comique de situations avec comme point d’orgue l’opération que va subir le chien du gardien du mausolée.  Le personnage principal est un voleur atypique. Dès la séquence d’ouverture, on a une idée que son destin lui échappe : ce n’est pas lui qui a choisi le lieu pour cacher son argent mais c’est la voiture qui a est tombée en panne au milieu de nulle part, au sein d’un paysage qui confine au désert. Toute la mise en scène est inféodée à ce projet, celui d’une fable de notre temps ; lieux, objets, personnages sont les rouages d’une machinerie bien huilée.

Il me semble que le film lui-même nous offre une piste de lecture intéressante qui enrichit le débat autour du film. C’est une scène située vers la fin du film, quand Hassan va ériger un mausolée en hommage à son père Brahim. Hassan avait fait sauter la bâtisse qui abrite la tombe du « Saint inconnu », récupérant par la même occasion et accidentellement le sac rempli d’argent. Ce nouveau mausolée va redonner de l’espoir aux gens qui vont commencer à revenir au village tombé en ruine. Cependant, cette séquence est traversée par une scène où l’on voit des touristes européens venir prendre des photos auprès du nouveau mausolée et même contribuer au rite de l’offrande. C’est une scène riche en significations et qui me semble fondatrice. Sur un plan culturel, elle nous informe sur la dichotomie qui marque le rapport au sacré chez les autochtones et les Européens. D’un côté, on continue à y croire, à y voir une composante essentielle de l’imaginaire qui aide à vivre ; et de l’autre, une vision marquée de dystopie qui  voit dans le mausolée un objet exotique, que l’on visite en touriste. Mais bien au-delà, la scène des touristes qui se prennent en photo devant le mausolée peut se lire comme une mise en abyme de la réception du film ; une réception portée un certain regard européo-centriste en quête de carte postale et qui va jusqu’à faire une lecture politique du film pour parler d’une société figée dans ses mythes et croyances.

Le film est porté par un investissement  dans la forme qui annonce et préfigure, une personnalité cinématographique. Si l’on distingue dans l’évolution du cinéma, le style de l’idée et le style de l’image, Alaa Eddine Eljam se situe indéniablement du côté du cinéma de l’image. Une figure récurrente marque déjà sa jeune filmographie, celle du désert. J’aime faire un parallèle entre Le miracle et son court métrage Les poissons du désert (2015) : le désert certes mais aussi la figure du père à qui il va rendre hommage dans son long métrage.

En fait, c’est le paysage qui reste le personnage principal du film. Le paysage désertique. Il en fait l’ouverture et la clôture de ses films. Une présence qui constitue in fine une poétique de l’espace qui renvoie au vide, au silence, à l’errance. Le vide des rapports sociaux, l’errance de l’individu face à l’incertitude des lendemains (la scène finale du voleur égaré dans un paysage qui l’englobe).

Ces plans vides d’un paysage désertique nous renvoient à nous-mêmes. Ils nous invitent à une méditation, un parcours. Et surtout à une attitude, à une posture d’humilité face à l’éternel inconnu. En ouvrant de son film avec ses splendides plans désertiques, il nous invite à une ouverture sur la dimension mythologique. La ligne d’horizon qui découpe le cadre entre ciel et terre instaure un rapport de forces ; les cadrages opérés inscrivent au sein même du champ les multiples conflits qui s’y déroulent. La structure des plans avec le retour de la contre-plongée sur la colline du mausolée, les lignes de fuite (c’est très pictural), la répartition dans le champ des vides et des pleins organisent aussi bien la structure du paysage et la hiérarchisation des personnages. Une hiérarchisation qui met en avant le désenchantement des uns (le médecin et son infirmier, le coiffeur et ses clients, enfermés dans une situation à laquelle ils s’accordent) et une figure de résistance incarnée par Brahim et son fils. C’est lui qui deviendra le Saint Sidi Brahim, attaché à la terre et espérant la pluie. Avec cette figure, le film bloque toute velléité de nihilisme

mardi 9 mars 2021

 

Il était une fois…le cinéma au Maroc






 « Nous, cinéastes marocains, sommes les personnages imprudents de la tradition… »

A.B

C’est l’ouvrage attendu et souhaité de toute une génération. Une génération qui rêvait d’un cinéma  marocain, à l’époque on disait « un cinéma national » ; qui rêvait aussi d’un livre qui restitue à ce cinéma son histoire, sa mémoire. Et puis, cela est arrivé comme une rumeur : Ahmed Bouanani prépare un livre sur le cinéma au Maroc. Mais cela a pris du temps. On le savait puriste et que certainement, il n’aurait pas accepté de sortir un travail inachevé…Un cinéaste atypique, historien du cinéma ; le synopsis était passionnant !

On ne cesse en effet de (re) découvrir Ahmed Bouanani (1938-2011). Cinéaste, monteur, si l’on veut à tout prix lui attribuer une « case » professionnelle ; l’homme est multidimensionnel ; le cinéma bien sûr, la poésie, le roman, la culture populaire, le dessin…tous les continents de la création l’ont accueilli et ont vu traverser ses pérégrinations, à l’image de ses personnages de fiction : le cavalier téméraire des Quatre sources (1978) ou Mohamed Ben Mohamed  (inoubliable Mohamed Habachi) de Mirage (1979), celui qui refuse de signer (Wa Massaniiiiiiiiiiich  dit-il à Hachemia son épouse dans une scène célèbre)…ou encore des personnages de référence historique comme Sidi Hmad Oumoussa, le poète du désert.  Cette œuvre prometteuse dans sa variété et ses dimensions artistiques sera interrompue par la mort. Bouanani est parti et notre attente demeure…

Le manuscrit remonte à 1987 mais comme le rappelle Omar Berrada dans sa préface : « les premières notes datent de 1966-1967 ; cet ouvrage fut pour Bouanani un projet au long cours, maintes fois différé et autant de fois repris » (La septième porte page9)…Mais voilà que le livre est arrivé, 33 ans après sa rédaction et 9 ans après le décès de son auteur. Le livre porte bien le titre qui sied, La septième porte ; on est dans l’univers de référence de Bouanani ; raconter l’histoire du cinéma au Maroc comme une question culturelle, comme un conte. Même si d’emblée, Bouanani nous avertit, à l’instar de Magritte, « ceci n’est pas un conte ». Le livre a vu le jour grâce à l’abnégation d’une poignée de fidèles, réunis autour de Touda (joli prénom amazigh !). Touda Bouanani, la fille qui a repris le flambeau et s’est engagée sur la voie de la réhabilitation de la mémoire. La mémoire du père. Une mémoire blessée au destin tragique confrontée à la bêtise humaine illustrée par les obstacles de la bureaucratie et de la jalousie maladive ou encore subissant les aléas de la vie comme cet incendie qui va pratiquement ravager une partie de l’appartement familial et des traces de la mémoire. La démarche de Touda rejoint ainsi le projet de vie de son père celui qui consiste à restituer une mémoire ; celle du pays avec le souci de « remonter » les images pour réécrire une histoire émancipée des clichés nés du regard « culturel » de l’autre…mais aussi la mémoire du cinéma avec  ce livre-somme sur l’histoire du cinéma au Maroc. Le livre est là dans un effort d’édition louable ; même si j’ai des réserves sur les choix infographiques qui nuisent à la lisibilité du texte. Le livre a été édité dans le format  « livre-cadeau » . Et c’est là un cadeau intelligent. La couverture est en soi un hommage à la femme de sa vie, Naima Saoudi-Bouanani avec une photo extraite du film Les quatre sources. Elle fait partie de ceux à qui Bouanani dédie son livre : « A la mémoire du grand Orson Welles qui a présenté son chef-d’œuvre Othello à Cannes en 1952 sous les couleurs marocaines. A André Zwobada, auteur de La septième porte et Noces de sable ».

 Le livre est construit à l’image d’un film de Bouanani où le montage est le pivot de l’écriture.  On peut y accéder par plusieurs entrées qui fonctionnent comme des segments autonomes ; des séquences qui renvoient tantôt à des chapitres de l’histoire (1907-1956 ; 1956- 1986…), tantôt à des problématiques spécifiques (A propos de génériques ; les journaux filmés ; la solitude du comédien…). Une riche documentation est présentée en annexes avec une riche filmographie notamment de la période coloniale. Le tout sans prétention aucune, « nous ne prétendons pas faire œuvre d’historien professionnel » écrit-il en avant-propos.

La surprise agréable est justement de découvrir une autre facette de Bouanani ; s’il est  cinéaste confirmé, reconnu et apprécié ; s’il n’a aucune prétention de fournir un livre d’histoire au sens strict du mot, par contre  le lecteur cinéphile ne manquera pas de relever la perspicacité, la lucidité, l’intelligence d’un regard avec le Bouanani critique de cinéma. Bouanani nous offre une analyse sans concession des films des années 1970 et de la première moitié des années 1980, notamment à l’occasion des deux premières éditions du festival national du film.

mercredi 24 février 2021

Le public est plutôt cinéphage que cinéphile

 

Autour du livre Le plus beau métier du monde




Kenza Alaoui a présenté ainsi notre entretien : En 1913, Charles Péguy disait : « le plus beau métier du monde, après le métier de parent…c’est le métier de maître d’école ». Aujourd’hui, pour Mohammed Bakrim c’est plutôt celui de critique de cinéma qui mérite ce qualificatif !

1 – Votre livre « Le plus beau métier du monde, critique de cinéma » vient de sortir, pouvez-vous nous le présenter?

  Le livre porte en sous-titre « Chroniques cinématographiques 3 » ; il fait ainsi suite à mes deux précédents opus « le désir permanent » consacré à un volet plus théorique et « Impressions itinérantes » qui est le fruit de mes voyages à travers quelques festivals (Cannes, Berlin, Dakar…). Ce troisième volet est plus centré sur les films, des entretiens avec les cinéastes et les  festivals de cinéma au Maroc notamment Marrakech et Tanger.

2-  En quoi ce métier est-il beau, voire le plus beau?

C’est le plus beau métier du monde car un critique c’est quelqu’un qui est payé pour voir des films alors que les autres sont obligés de payer pour voir des films ou aller dans des festivals…N’est-ce pas merveilleux !!!!!!!

3 –Comment se porte la critique cinématographique au Maroc ?

  La critique comme je viens de la décrire, au sens professionnel,  n’existe pas au Maroc ; il y a simplement des cinéphiles qui exercent une fonction critique.

4 –Pourquoi, elle n’arrive pas à se développer chez nous?

 La critique naît d’un double besoin celui de la profession et celui des médias. Au Maroc ce besoin ne s’est jamais fait sentir

5- Quelle est la véritable mission d’un critique et quel est son objectif ?

 L’objectif de la critique est triple : informer, analyser et évaluer ! En dehors de cela, c’est de la littérature.

6 –Est ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui le public est plus cinéphile et donc plus exigeant, puisqu’il a plus facilement accès aux films ?

 Le public est plutôt cinéphage que cinéphile. La cinéphilie a disparu de l’espace public ; les films sont reçus par fragments (voir l’affaire Much moved) la youtubisation des images est aux antipodes de la cinéphilie.

7- Pensez-vous que la critique a une influence sur la réussite ou non d’un film au Maroc?

 L’apport de la critique est plus du côté de la légitimité artistique que de l’influence sur le guichet : Said Naciri et Abdellah Ferkouss n’ont pas besoin de mes articles pour exister (moi-même je vais voir leur film en tant que spectateur du samedi soir)…

8 – - Qu’est ce qui a déclenché chez vous l’envie de faire de la critique de cinéma?

 L’envie de prolonger le plaisir et de le partager ; je suis imprégné de la culture du partage et de la transmission

9 -  Aujourd’hui vous avez un blog (assaiss-tifaouine.blogspot.com). Pensez-vous qu’Internet pourrait contribuer à mieux développer la critique de cinéma ?

Internet est une auberge espagnole où il y a de tout…pour s’y retrouver il faut un bagage préalable. Les rares sites cinéphiles et bien écrits sont noyés dans une toile opaque où la promotion et la manipulation avancent souvent masquées.

Entretien réalisé par Kenza Alaoui

 

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...