vendredi 23 avril 2021

Les leçons du Coronavirus…avec Edgar Morin

 








« Ce n’est pas seulement notre ignorance, mais aussi notre connaissance qui nous aveuglent».

Edgar Morin

 

La crise sanitaire est désormais totale, tous les étages de la vie sociale sont atteints. Les dimensions sociales et économiques inquiètent les décideurs. Mais ce n’est pas le seul aspect de cette situation inédite. La crise du Covid 19 ouvre sur des interrogations essentielles. Notamment sur les perspectives d’avenir : saurons-nous retrouver de la lucidité, de la sérénité dans un débat public saturé par les controverses scientifico-médicales, et  les gesticulations politiciennes pour enfin poser les vraies questions ?

Le confinement qui plane toujours comme horizon incontournable, semble atteindre la pensée. Nous sommes quelque part enfermés dans l’événement –confinés en quelque sorte- incapables de le penser parce que justement pour ce faire, il faut s’en détacher. A quelque chose malheur est bon. Le confinement qui a réduit l’espace physique de notre mobilité a été l’occasion d’un repli sur soi pour entamer une reconversion de notre façon de voir. De vivre le rapport à soi, à autrui et au monde. Edgar Morin dans un geste généreux de l’intellectuel qui a vécu pleinement cette expérience a choisi de rendre public le fruit de sa réflexion durant le confinement. Avec la collaboration de son épouse, la marocaine Sabah Abouessalam (sociologue, urbaniste) il vient de publier chez Denoël un ouvrage, Changeons de voie, leçons de coronavirus (Paris, 2020) qui donne une synthèse de cette expérience originale entamée sous le signe de retrouvailles inédites, comme il le précise judicieusement : « Du jour au lendemain, nous nous retrouvons face à face. C’est une situation inédite. Jamais nous n’avons eu autant de temps pour nous deux. Du matin au soir, nous sommes ensemble ». Ce face à face fut transcendé par la pensée, pour produire une réflexion tonique sur l’expérience, non pas d’un couple reclus sur son nombrilisme, mais de deux intelligences confrontées à un devenir qui concerne les êtres humains, réunis soudain dans un défi commun. « Jamais nous n’avons été aussi enfermés physiquement dans le confinement et jamais autant ouverts sur le destin terrestre. Nous sommes condamnés à réfléchir sur nos vies, sur notre relation au monde et sur le monde lui-même ».

Empêtrés que nous sommes  dans l’inquiétude imposée par le présent, Edgar Morin attire plutôt notre attention sur l’après corona qui pourrait être plus inquiétant que la pandémie elle-même. Il préfère lire la crise actuelle en la mettant en perspective ;  penser la crise actuelle pour en tirer les leçons possibles. « L’avenir imprévisible, écrit-il, est en gestation aujourd’hui ». Au cœur de cette réflexion salutaire, il place la régénération de la politique qui passe par un changement de voie. Au terme d’une lecture j’en arrive à cette première conclusion, le célèbre maître de la complexité plaide pour  une nouvelle humanité au service d’une nouvelle civilisation ; ou mieux encore une nouvelle civilisation pour une nouvelle humanité.

Cela passe par une série de leçons présentées d’une manière claire, pédagogique et je dirai dans un geste quasi fraternel. Elles sont au nombre de quinze leçons qu’il complète avec un programme d’action mobilisateur (chapitres 2 et 3). Les deux premières leçons partent de notre condition humaine : la pandémie a rappelé notre fragilité, notre précarité et une question s’impose : qu’est-ce qu’être humain ? Toute réponse devrait être empreinte d’humilité car désormais « l’incertitude accompagne l’aventure humaine ». Autre leçon qui invite à la modestie, le rapport à la mort ; celle-ci est revenue à la une de l’actualité non pas comme une abstraction mais comme un fait tangible ; « le coronavirus a suscité l’irruption de la mort  personnelle dans l’immédiat de la vie quotidienne ». Cela devait impacter notre comportement, notamment en termes de consommation. Des signes précurseurs ont été relevés lors du confinement avec cette leçon de portée civilisationnelle : sortir du consumérisme ; réformer notre mode de consommation « préférer l’essentiel à l’inutile, la qualité à la quantité, le durable au jetable ». Et s’il y a une leçon/ des leçons à retenir, j’en souligne deux : d’un côté, la pandémie a révélé la crise de l’intelligence, la faiblesse du mode de pensée qui nous a été inculqué. Et de l’autre, une leçon sur les carences de pensée et d’action politique. Il est tragique relève Edgar Morin que la pensée disjonctive et réductrice tienne les commandes en politique et en économie : «  le dogme néo-libéral –dominant la planète- aggrave terriblement les inégalités sociales et donne un gigantesque pouvoir aux puissances financières ».

Oui, changeons de voie !

jeudi 22 avril 2021

 

Le miracle du Saint inconnu de  Alaa-Eddine Eljam

Des Saints et des voleurs

« Finalement, le premier personnage du film…c’est le paysage »

 

D’un Saint, l’autre…où le plus Saint des deux n’est pas (toujours) celui que l’on pense ! Pour son premier long métrage, Le miracle du Saint inconnu (Maroc-France, 2020), Alaa-Eddine Eljam a choisi de se confronter, via un registre ludique (on peut parler d’une comédie burlesque), à une dimension du sacré dans son interprétation sociale ; celle de l’omniprésence des saints, des marabouts dans la pratique religieuse du quotidien et dans l’organisation du rapport au monde. L’idée de base du scénario est portée en effet par un constat avéré par les recherches en sciences sociales, celui du culte des Saints. L’anthropologue marocain Hassan Rachik écrit à ce propos, en analysant les explications avancées par des ethnologues étrangers : « Le culte des saints est expliqué en termes cognitifs en ce sens qu’une catégorie de croyants trouvent l’idée de Dieu si abstraite qu’ils éprouvent le besoin d’un sacré au ras du sol, d’un sacré qui se manifeste dans des objets familiers et concrets. Edmond Doutté écrit à cet égard que le culte des saints est «la revanche du cœur et de la fantaisie sur l’abstraction du monothéisme ». Il suffit de parcourir la campagne marocaine pour rencontrer moult indices, dans l’espace comme dans le discours, de cette omniprésence. Celle-ci ne manque pas de légendes qui la nourrissent de récits et d’anecdotes plus au moins fantaisistes. On raconte par exemple que tel voyageur solitaire, obligé de se séparer de sa monture (cheval, mulet, âne…) l’ enterre dans un endroit quelconque pour retrouver plus tard, à son retour, que la tombe triviale qu’il avait creusée pour sa bête est devenue un sanctuaire avec des visiteurs, des rites et tout un commerce autour. C’est la structure de base du scénario du film d’Aljam. On découvre en ouverture, un voleur poursuivi par des gendarmes, se débarrasse de son butin en l’enterrant au haut d’une colline. Arrêté, il purge sa peine. A sa sortie de prison, il se dirige vers la colline où il avait « enterré » son sac rempli de billets de banque. Combien sa surprise fut grande quand il découvre, érigé en lieu et place de la tombe qu’il avait improvisée, un superbe marabout avec des visiteurs, des commerçants et tout un village à proximité. L’intrigue consiste donc d’emblée pour le protagoniste en comment récupérer son magot. Pour le film se pose aussi une double question, dramatique et esthétique : quel type de récit pour développer l’intriguer ? Quel type d’image pour porter ce récit ? Ou pour résumer en une question centrale : quel cinéma pour dépasser l’anecdote. Au fur et à mesure de l’évolution du récit on entre dans une ambiance particulière qui donne le ton du film, à savoir une comédie burlesque la Emir Kusturica. Un comique de situations avec comme point d’orgue l’opération que va subir le chien du gardien du mausolée.  Le personnage principal est un voleur atypique. Dès la séquence d’ouverture, on a une idée que son destin lui échappe : ce n’est pas lui qui a choisi le lieu pour cacher son argent mais c’est la voiture qui a est tombée en panne au milieu de nulle part, au sein d’un paysage qui confine au désert. Toute la mise en scène est inféodée à ce projet, celui d’une fable de notre temps ; lieux, objets, personnages sont les rouages d’une machinerie bien huilée.

Il me semble que le film lui-même nous offre une piste de lecture intéressante qui enrichit le débat autour du film. C’est une scène située vers la fin du film, quand Hassan va ériger un mausolée en hommage à son père Brahim. Hassan avait fait sauter la bâtisse qui abrite la tombe du « Saint inconnu », récupérant par la même occasion et accidentellement le sac rempli d’argent. Ce nouveau mausolée va redonner de l’espoir aux gens qui vont commencer à revenir au village tombé en ruine. Cependant, cette séquence est traversée par une scène où l’on voit des touristes européens venir prendre des photos auprès du nouveau mausolée et même contribuer au rite de l’offrande. C’est une scène riche en significations et qui me semble fondatrice. Sur un plan culturel, elle nous informe sur la dichotomie qui marque le rapport au sacré chez les autochtones et les Européens. D’un côté, on continue à y croire, à y voir une composante essentielle de l’imaginaire qui aide à vivre ; et de l’autre, une vision marquée de dystopie qui  voit dans le mausolée un objet exotique, que l’on visite en touriste. Mais bien au-delà, la scène des touristes qui se prennent en photo devant le mausolée peut se lire comme une mise en abyme de la réception du film ; une réception portée un certain regard européo-centriste en quête de carte postale et qui va jusqu’à faire une lecture politique du film pour parler d’une société figée dans ses mythes et croyances.

Le film est porté par un investissement  dans la forme qui annonce et préfigure, une personnalité cinématographique. Si l’on distingue dans l’évolution du cinéma, le style de l’idée et le style de l’image, Alaa Eddine Eljam se situe indéniablement du côté du cinéma de l’image. Une figure récurrente marque déjà sa jeune filmographie, celle du désert. J’aime faire un parallèle entre Le miracle et son court métrage Les poissons du désert (2015) : le désert certes mais aussi la figure du père à qui il va rendre hommage dans son long métrage.

En fait, c’est le paysage qui reste le personnage principal du film. Le paysage désertique. Il en fait l’ouverture et la clôture de ses films. Une présence qui constitue in fine une poétique de l’espace qui renvoie au vide, au silence, à l’errance. Le vide des rapports sociaux, l’errance de l’individu face à l’incertitude des lendemains (la scène finale du voleur égaré dans un paysage qui l’englobe).

Ces plans vides d’un paysage désertique nous renvoient à nous-mêmes. Ils nous invitent à une méditation, un parcours. Et surtout à une attitude, à une posture d’humilité face à l’éternel inconnu. En ouvrant de son film avec ses splendides plans désertiques, il nous invite à une ouverture sur la dimension mythologique. La ligne d’horizon qui découpe le cadre entre ciel et terre instaure un rapport de forces ; les cadrages opérés inscrivent au sein même du champ les multiples conflits qui s’y déroulent. La structure des plans avec le retour de la contre-plongée sur la colline du mausolée, les lignes de fuite (c’est très pictural), la répartition dans le champ des vides et des pleins organisent aussi bien la structure du paysage et la hiérarchisation des personnages. Une hiérarchisation qui met en avant le désenchantement des uns (le médecin et son infirmier, le coiffeur et ses clients, enfermés dans une situation à laquelle ils s’accordent) et une figure de résistance incarnée par Brahim et son fils. C’est lui qui deviendra le Saint Sidi Brahim, attaché à la terre et espérant la pluie. Avec cette figure, le film bloque toute velléité de nihilisme

mardi 9 mars 2021

 

Il était une fois…le cinéma au Maroc






 « Nous, cinéastes marocains, sommes les personnages imprudents de la tradition… »

A.B

C’est l’ouvrage attendu et souhaité de toute une génération. Une génération qui rêvait d’un cinéma  marocain, à l’époque on disait « un cinéma national » ; qui rêvait aussi d’un livre qui restitue à ce cinéma son histoire, sa mémoire. Et puis, cela est arrivé comme une rumeur : Ahmed Bouanani prépare un livre sur le cinéma au Maroc. Mais cela a pris du temps. On le savait puriste et que certainement, il n’aurait pas accepté de sortir un travail inachevé…Un cinéaste atypique, historien du cinéma ; le synopsis était passionnant !

On ne cesse en effet de (re) découvrir Ahmed Bouanani (1938-2011). Cinéaste, monteur, si l’on veut à tout prix lui attribuer une « case » professionnelle ; l’homme est multidimensionnel ; le cinéma bien sûr, la poésie, le roman, la culture populaire, le dessin…tous les continents de la création l’ont accueilli et ont vu traverser ses pérégrinations, à l’image de ses personnages de fiction : le cavalier téméraire des Quatre sources (1978) ou Mohamed Ben Mohamed  (inoubliable Mohamed Habachi) de Mirage (1979), celui qui refuse de signer (Wa Massaniiiiiiiiiiich  dit-il à Hachemia son épouse dans une scène célèbre)…ou encore des personnages de référence historique comme Sidi Hmad Oumoussa, le poète du désert.  Cette œuvre prometteuse dans sa variété et ses dimensions artistiques sera interrompue par la mort. Bouanani est parti et notre attente demeure…

Le manuscrit remonte à 1987 mais comme le rappelle Omar Berrada dans sa préface : « les premières notes datent de 1966-1967 ; cet ouvrage fut pour Bouanani un projet au long cours, maintes fois différé et autant de fois repris » (La septième porte page9)…Mais voilà que le livre est arrivé, 33 ans après sa rédaction et 9 ans après le décès de son auteur. Le livre porte bien le titre qui sied, La septième porte ; on est dans l’univers de référence de Bouanani ; raconter l’histoire du cinéma au Maroc comme une question culturelle, comme un conte. Même si d’emblée, Bouanani nous avertit, à l’instar de Magritte, « ceci n’est pas un conte ». Le livre a vu le jour grâce à l’abnégation d’une poignée de fidèles, réunis autour de Touda (joli prénom amazigh !). Touda Bouanani, la fille qui a repris le flambeau et s’est engagée sur la voie de la réhabilitation de la mémoire. La mémoire du père. Une mémoire blessée au destin tragique confrontée à la bêtise humaine illustrée par les obstacles de la bureaucratie et de la jalousie maladive ou encore subissant les aléas de la vie comme cet incendie qui va pratiquement ravager une partie de l’appartement familial et des traces de la mémoire. La démarche de Touda rejoint ainsi le projet de vie de son père celui qui consiste à restituer une mémoire ; celle du pays avec le souci de « remonter » les images pour réécrire une histoire émancipée des clichés nés du regard « culturel » de l’autre…mais aussi la mémoire du cinéma avec  ce livre-somme sur l’histoire du cinéma au Maroc. Le livre est là dans un effort d’édition louable ; même si j’ai des réserves sur les choix infographiques qui nuisent à la lisibilité du texte. Le livre a été édité dans le format  « livre-cadeau » . Et c’est là un cadeau intelligent. La couverture est en soi un hommage à la femme de sa vie, Naima Saoudi-Bouanani avec une photo extraite du film Les quatre sources. Elle fait partie de ceux à qui Bouanani dédie son livre : « A la mémoire du grand Orson Welles qui a présenté son chef-d’œuvre Othello à Cannes en 1952 sous les couleurs marocaines. A André Zwobada, auteur de La septième porte et Noces de sable ».

 Le livre est construit à l’image d’un film de Bouanani où le montage est le pivot de l’écriture.  On peut y accéder par plusieurs entrées qui fonctionnent comme des segments autonomes ; des séquences qui renvoient tantôt à des chapitres de l’histoire (1907-1956 ; 1956- 1986…), tantôt à des problématiques spécifiques (A propos de génériques ; les journaux filmés ; la solitude du comédien…). Une riche documentation est présentée en annexes avec une riche filmographie notamment de la période coloniale. Le tout sans prétention aucune, « nous ne prétendons pas faire œuvre d’historien professionnel » écrit-il en avant-propos.

La surprise agréable est justement de découvrir une autre facette de Bouanani ; s’il est  cinéaste confirmé, reconnu et apprécié ; s’il n’a aucune prétention de fournir un livre d’histoire au sens strict du mot, par contre  le lecteur cinéphile ne manquera pas de relever la perspicacité, la lucidité, l’intelligence d’un regard avec le Bouanani critique de cinéma. Bouanani nous offre une analyse sans concession des films des années 1970 et de la première moitié des années 1980, notamment à l’occasion des deux premières éditions du festival national du film.

mercredi 24 février 2021

Le public est plutôt cinéphage que cinéphile

 

Autour du livre Le plus beau métier du monde




Kenza Alaoui a présenté ainsi notre entretien : En 1913, Charles Péguy disait : « le plus beau métier du monde, après le métier de parent…c’est le métier de maître d’école ». Aujourd’hui, pour Mohammed Bakrim c’est plutôt celui de critique de cinéma qui mérite ce qualificatif !

1 – Votre livre « Le plus beau métier du monde, critique de cinéma » vient de sortir, pouvez-vous nous le présenter?

  Le livre porte en sous-titre « Chroniques cinématographiques 3 » ; il fait ainsi suite à mes deux précédents opus « le désir permanent » consacré à un volet plus théorique et « Impressions itinérantes » qui est le fruit de mes voyages à travers quelques festivals (Cannes, Berlin, Dakar…). Ce troisième volet est plus centré sur les films, des entretiens avec les cinéastes et les  festivals de cinéma au Maroc notamment Marrakech et Tanger.

2-  En quoi ce métier est-il beau, voire le plus beau?

C’est le plus beau métier du monde car un critique c’est quelqu’un qui est payé pour voir des films alors que les autres sont obligés de payer pour voir des films ou aller dans des festivals…N’est-ce pas merveilleux !!!!!!!

3 –Comment se porte la critique cinématographique au Maroc ?

  La critique comme je viens de la décrire, au sens professionnel,  n’existe pas au Maroc ; il y a simplement des cinéphiles qui exercent une fonction critique.

4 –Pourquoi, elle n’arrive pas à se développer chez nous?

 La critique naît d’un double besoin celui de la profession et celui des médias. Au Maroc ce besoin ne s’est jamais fait sentir

5- Quelle est la véritable mission d’un critique et quel est son objectif ?

 L’objectif de la critique est triple : informer, analyser et évaluer ! En dehors de cela, c’est de la littérature.

6 –Est ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui le public est plus cinéphile et donc plus exigeant, puisqu’il a plus facilement accès aux films ?

 Le public est plutôt cinéphage que cinéphile. La cinéphilie a disparu de l’espace public ; les films sont reçus par fragments (voir l’affaire Much moved) la youtubisation des images est aux antipodes de la cinéphilie.

7- Pensez-vous que la critique a une influence sur la réussite ou non d’un film au Maroc?

 L’apport de la critique est plus du côté de la légitimité artistique que de l’influence sur le guichet : Said Naciri et Abdellah Ferkouss n’ont pas besoin de mes articles pour exister (moi-même je vais voir leur film en tant que spectateur du samedi soir)…

8 – - Qu’est ce qui a déclenché chez vous l’envie de faire de la critique de cinéma?

 L’envie de prolonger le plaisir et de le partager ; je suis imprégné de la culture du partage et de la transmission

9 -  Aujourd’hui vous avez un blog (assaiss-tifaouine.blogspot.com). Pensez-vous qu’Internet pourrait contribuer à mieux développer la critique de cinéma ?

Internet est une auberge espagnole où il y a de tout…pour s’y retrouver il faut un bagage préalable. Les rares sites cinéphiles et bien écrits sont noyés dans une toile opaque où la promotion et la manipulation avancent souvent masquées.

Entretien réalisé par Kenza Alaoui

 

vendredi 18 décembre 2020

Adieu Nour Eddine Saïl

 


Le premier maître

·         Mohammed Bakrim




Sail à Cannes avec Gilles Jacob 


« Il avait l’intelligence de Godard et l’humour de Woody Allen… »

Il était l’homme des défis et des challenges. Suffit-il de rappeler dans cette urgence qu’il est l’auteur d’un roman, L’ombre du chroniqueur (1990),  où il avait réussi la prouesse de rédiger un texte, de près  deux cents pages, sans recourir à la lettre « a ». Oui, c’est bien lui qu’on vient de perdre, Monsieur Nour Eddine  Saïl ; l’homme aux multiples talents, intellectuel au sens noble du mot. Toute une vie engagée au service du cinéma, sa passion qui a fait de lui l’une des références majeures de la cinéphilie à dimension internationale. Philosophe (il enseigne Kant dans des universités internationales), cinéphile, professionnel du cinéma (critique, auteur de scénario, producteur), homme de la télévision et théoricien de l’audiovisuel. Cet homme de toutes les batailles culturelles, vient de perdre son ultime combat contre le vilain virus. Qu’il repose en paix. Le repos du guerrier.

On ne peut réduire son apport à une seule dimension. Des ciné-clubs au festival international de Marrakech en passant par ses émissions de radio, sa contribution à tvm, son rôle à Canal plus Horizons, son apport à la tête de 2M ou du CCM, Nour Eddine Saïl a marqué définitivement le paysage ausiovisuel et culturel de notre pays.  Il est tout simplement pour la génération, la mienne, qui est arrivée à l’université au début des années 1970, le premier maître. A l’image justement du héros du film Le premier maître d’Andrei Konchalovski (1955), un film phare du cinéma soviétique que Saïl nous a fait découvrir grâce à la dynalique qu’il avait instairé à la tête de la fédération des ciné-clubs des seventies notamment…

Les années 1970 qui resteront gravées en lettres/images indélébiles dans la mémoire des cinéphiles marocains. Le cinéma était non seulement vécu comme la pratique culturelle domainante chez les nouvelles élites urbaines (52 salles de cinéma dans la seule ville de Casablanaca) mais il était aussi le lieu ou plutôt le champ d’expression et de production d’un discours critique inédit puisant dans les acquis des sciences huamaines et dans le paradigme d’analyse produit par l’idéologie en vogue à l’poque, celle du marxime. Le  cinéma était une composante essentielle du champ culturel en tant que référence intellectuelle moderniste dans la mesure où la production locale proprement dite n’arrivait pas encore à s’imposer au sein du marché de circultation des objets symboliques…L’appartenance au cinéma signifiant l’adhésion à un projet qui s’inscrivait dans la modernité en symbiose avec un projet plus global. Disons celui de la gauche.

Une figure intellectuelle va très vite s’imposer comme emblème de cette période, c’est Nour Eddine Saïl. Il en était l’incarnation de par sa formation et ses engagements multiples. Il avait les outils qui en font l’homme de son temps ; philosophe nourri de Spinoza, Nietzche et Bergson ; marxiste, plutôt dans sa version du matérialisme dialectique que dogmatique ou mécanique ; tout cela porté par un riche background de culture arabo-islamique. Cinéphile, fin connaisseur du cinéma mondial, très tôt il était inscrit dans un vaste réseau international avec de fortes amitiés parmi les grands noms du cinéma mondial. En septembre 1970 il lance une revue au titre significatif : Cinéma 3.  Dans ses trois numéros on retrouve de grandes signatures (Alain Bergala,Guy Hennebelle…), des interviews avec des cinéastes d’Afrique, du monde arabe, et d’Amérique latine ; des textes de théorie (une célèbre contribution de Hamid Bennani sur psychanalyse et cinéma)…Le sommaire du premier numéro de « Cinéma 3» est une indication majeure : il y a un dossier sur le cinéma cubain ; un entretien avec Jean Rouch; le fonctionnement du sens dans le cinéma moderne ; évolution de recherches cinématographiques; filmographie palestinienne…Une information sur un tournage marocain, celui du film «Les enfants du Haouz » de (feu) Driss Karim.

Son terrain de prédilection sera principalement le ciné-club. « Les ciné-clubs étaient jusque-là contrôlés par des coopérants français dont l’intérêt pour le cinéma national était minimal, et organisés dans une « Fédération marocaine des ciné-clubs ». De retour de Beyrouth où il avait enseigné comme cadre de l’UNESCO et où il avait surtout côtoyé les militants palestiniens pratiquement dans le feu de l’action, il met en pratique ce qui constitue désormais sa raison d’être : « Très vite j’ai eu la conviction que le changement ne pouvait se faire qu’à travers l’action culturelle. Je le pense toujours ». C’est ainsi  qu’à son initiative en 1973 (mars), la FMCC est « marocanisée » et devient la « Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc », la plus puissante d’Afrique. Elle parvient à fédérer plus de 40 000 adhérents (on s’amusait alors à dire que ce fut le plus grand « parti politique du Maroc ») ; portant les films souvent inédits et absents du circuit commercial dans les contrées les plus éloignées du pays.   N. Saïl en sera le  président pendant 10 ans. Une présidence qui a permis de réaliser d’énormes acquis. Grâce à son réseau international, la FNCCM pouvait avoir des films provenant de la cinémathèque d’Alger, l’une des plus dynamiques à l’époque ou de Paris grâce au soutien des Cahiers du cinéma qui n’hésitaient pas à envoyer leurs collaborateurs les plus prestigieux (cinéastes et critiques) pour animer des débats à Tanger, Meknès, ou Khouribga . C’était un levier puissant” reconnaît-il.  Nous passions les classiques du cinéma soviétique. Nous avons fait découvrir le très riche cinéma sud-américain aux Marocains.  Nous leur avons montré une autre facette du cinéma égyptien avec les films de Youssef Chahine. Mais jamais personne n’a osé m’interdire de dire tout ce que le cinéma mondial devait à John Ford ».

N. Saïl va être également l’initiateur d’une pratique qui va marquer l’histoire de la cinéphilie marocaine à savoir celle des pages « Cinéma » dans les grands quotidiens nationaux. Il avait ouvert la voie avec sa page hebdomadaire du quotidien « Maghreb-Informations », proche de la puissante centrale syndicale l’Union marocaine du travail (UMT) ; une page d’une grande teneur intellectuelle : je me souviens ainsi d’une célèbre interview de Godard sur trois numéros ; une lettre ouverte à Pasolini et surtout une ligne éditoriale bien pensée et bien fondée théoriquement pour défendre « le droit à l’existence d’un cinéma marocain et dénoncer sans ménagement les manœuvres mercantilistes et bassement « cinépicières » des distributeurs de films et des propriétaires de salles ».

L’autre événement cinéphilique qui marque la décennie est la création  des Rencontres des cinémas africains de Khouribga en mars 1977. L’alter ego de Carthage et d’Ouagadougou. Ce sera le premier festival de cinéma d’envergure internationale qui est organisé au Maroc (je ne tiens pas compte ici de l’éphémère festival du cinéma méditerranéen lancé par le ministre de l’information en 1968 et 1969 qui n’a pas eu de suite). Le festival   va connaître un franc succès malgré son destin qui demeure aléatoire. Il reste le festival le plus prisé des cinéphiles marocains et jouit d’une immense estime à travers le continent.  “À Khouribga, nous étions censés porter le cinéma à un public d’ouvriers. Nous n’avons pas rencontré d’ouvriers, mais nous avons tout de suite été reçus par la population mélangée de la ville, très fière d’accueillir un festival cinéphilique de qualité. Pas de paillettes ni de tapis rouge, mais des débats passionnés qui duraient jusqu’à pas d’heure, pour chacun des films projetés, comme c’est d’ailleurs toujours le cas » rappelle-t-il. Il faut juste préciser que ces débats cinéphiliques et ses séances de minuit sont animés par Nour Eddine Saïl lui-même.

Cet immense bagage culturel fera de lui la personnalité idoine quand il s’agit de donner une nouvelle dynamique à la télévision ou au cinéma. On fera appel à lui quand la Tvm tenta une ouverture au début des années 1980 ou quand il vint à la rescousse de 2M au début des années 2000 ou encore au CCM en 2003. Au festival international du film de Marrakech, il joua un rôle primordial pour défendre le cinéma marocain et globalement pour pousser dans le sens d’une diversité cinéphilique du festival. Bref, Il faut plus qu’un article de circonstances pour décrire cet acquis immense, ce dévouement sans faille pour le cinéma, pour son pays, pour ses proches et ses amis.

 Pour le définir ou plutôt tenter d’approcher son profil, j’aime souvent dire à mes amis « Saïl ? C’est l’intelligence de Godard et l’humour de Woody Allen ! »


 

 

 

lundi 15 juin 2020

Da 5 bloods: frères de sang de Spike Lee



Le cinéaste noir de la fracture américaine




Est-ce un fait dû au hasard ou c’est un coup de marketing bien calculé ? La plateforme Netflix  a programmé, en effet,  la diffusion du nouveau film de Spike Lee, Da 5 bloods : frères de sang en pleine effervescence anti-raciale et contre les violences policières qui secoue les Etats-unis. Le film traite du Viêtnam, cette fois du point de vue des Afro-américains. Il est, donc, en parfaite congruence avec la thématique de ce soulèvement historique qui rend à l’Amérique un peu de son honneur bafoué par des pratiques d’un autre temps. Certes, le film de Spike Lee relève bien d’une variante de divertissement, dans le style développé par la célèbre plateforme mais ce faisant à partir d’un sujet grave, celui du destin de soldats afro-américains envoyés au Viêtnam , donnant ainsi à l’actualité un autre éclairage, en l’inscrivant dans une perspective qui montre bien que le racisme et  les violences policières ont une histoire. L’intrigue est passionnante à plus d’un titre. Elle conjugue une dimension « action » liée au film de guerre et une dimension humaine très forte et qui finit par donner au film sa vraie valeur ajoutée. Il s’agit de quatre anciens vétérans de la guerre du Viêtnam qui se retrouvent plusieurs décennies après la fin du conflit et la défaite humiliante des Etats-unis pour revenir là-bas. Avec un double objectif ; retrouver et rapatrier le corps de leur chef de section, le très charismatique Norman. Avec lui, ils avaient formé une fratrie forgée dans les dures conditions de la guerre et Norman les avait tous marqués par ses qualités de chef mais aussi par sa vision lucide de la vie et de leurs conditions de noirs. L’autre objectif est plus trivial, celui de récupérer un immense trésor formé de lingots d’or qu’ils avaient trouvé dans la jungle et qu’ils avaient enterré pour tout simplement se l’approprier. Les deux objectifs vont finir par fonctionner comme révélateurs de leurs angoisses, de leur traumatisme car en rentrant chez eux la première fois, ils ont continué à porté quelque chose du Vietnam. Non seulement ils avaient perdu un frère mais quelque chose en eux était définitivement cassé pour toujours. Du coup, cette décision de revenir sur le lieu de leur drame se présente comme une catharsis mais au prix fort. A un certain moment dans leur récit on les voit écouter la radio nord vietnamienne qui contribue à leur ouvrir les yeux sur la nature du conflit. Avec des chiffres à l’appui, elle leur rappelle leur double statut de victime ; victime de la guerre mais surtout victime d’un système ségrégationniste : les Noirs représentent à peine 11% de la population des Etats-unis et les soldats noirs sont plus de 32% du contingent de l’armée américaine au Viêtnam ! Cela me rappelle une définition de la guerre du Viêt Nam par l’un des personnages du romancier R. J. Ellory : le Viêtnam ? Ce sont des noirs qui vont tuer des jaunes au bénéfice des blancs qui ont pris leur terre à des rouges !
Le film de Spike Lee est un exercice de montage qui joue sur la temporalité  notamment dans ses images de références. Le film s’ouvre sur une séquence d’archives qui restitue au film son historicité ; des images de violences policières avec des figures emblématiques de la prise de conscience noire : Martin Luther King, Malcolm X, Angela Davis, Black power et la célèbre image du poing levé sur le podium des jeux olympiques de 1968 …


et surtout avec des extraits de la célèbre déclaration  de Mohamed Ali annonçant son refus d’aller combattre au Viêtnam : « Ma conscience ne me laissera pas aller tuer mes frères ou des pauvres gens affamés dans la boue pour la grande et puissante Amérique. Les tuer pourquoi ? Ils ne m’ont jamais appelé « négro » ; ils ne m’ont jamais lynché ; ils n’ont jamais lâché leurs chiens sur moi ;  ils ne m’ont volé ma nationalité, violé et tué ma mère et mon père…les tuer pourquoi ? »

mardi 26 mai 2020

Dalila Ennadre



L’engagement documentaire






Elle est partie dans la discrétion, dans le silence du confinement. La réalisatrice marocaine Dalila Ennadre est décédée, en effet, le 14 mai 2020 à Paris. On la savait malade, elle menait depuis quelques temps déjà un héroïque combat contre un vilain cancer ; « contre un cancer révélé en janvier 2018, que les médecins attribuent à une probable exposition à l’amiante dans sa jeunesse », explique la famille de la défunte. Née à Casablanca en 1966, Dalila est issue d’une famille d’artiste, son frère Touhami Ennadre est un photographe mondialement connu, célèbre notamment pour ses portraits des mains, en noir et blanc. Elle a ensuite rejoint la France. Elle se passionne pour le cinéma et pour ce faire, voyage beaucoup dans le cadre de la production  de films institutionnels. Elle apprend le métier en le pratiquant quasiment à tous les postes, de la production au montage. Elle est même passée devant la caméra pour le rôle d’une mère dans le beau film de Brahim Fritah, Chronique d’une cour  de récré (2012).
En 1987, elle réalise son premier film, un documentaire, Par la grâce d’Allah qui ouvre la voie à une riche filmographie comptant près d’une dizaine de films. Avec des titres emblématiques où se décline sa démarche de cinéaste engagée pour la cause des femmes notamment : Elbatalette, femmes de la médina (2001) ; Fatma, une héroïne sans gloire (2004) ; Je voudrais vous raconter (2005) ; J’ai tant aimé (2008) ; Des murs et des hommes (2014).
  Jusqu’à son dernier souffle, elle est restée fidèle à ce qui a fait sa raison d’être, ce qui a donné sens à sa vie : le cinéma et le documentaire en particulier. En 2018, elle était venue, à la commission de l’avabce sur recettes, en compagnie de la productrice marocaine,  Lamia Chraibi défendre son nouveau et désormais ultime projet, Jean Genet, notre père des fleurs. Les deux professionnelles étaient magnifiques et brillantes ; ma voisine me chuchota à l’oreille : « elles sont belles et on ne se lasse pas de les écouter ». Dalila était déjà atteinte mais était d’une grande sérénité et d’une grande lucidité. Le débat était de haute facture. Le projet partait d’une idée originale, celle d’aborder le destin du célèbre auteur à partir de sa tombe au cimetière de Larache. Après un échange fructueux, je lui avais promis de faire un détour du côté de Larache et d’aller saluer la mémoire du défunt. Effectivement, lors d’un voyage au nord du Maroc quelques semaines après, j’ai fait un décrochage du côté du cimetière espagnol, sur un site splendide surplombant l’océan atlantique. Combien ma surprise fut grande  quand  j’ai fait la connaissance de la jeune femme qui s’occupe des lieux et qui m’a conduit vers la tombe de Jean Genet, avec tout près la tombe de son ami l’écrivain espagnol de Marrakech Juan Goytisolo. Après la lecture de la Fatiha, j’ai dit à la jeune femme sympathique (elle m’a pris des photos en souvenir de la visite) qu’il y a une amie cinéaste qui prépare un film sur Jean Genet ; «  ah oui bien sûr c’est Dalila » ajoutant les larmes aux yeux, « je l’ai appelée au téléphone ; elle a subi la semaine dernière une opération chirurgicale ». C’est le meilleur hommage à Dalila Ennadre ; le rapport aux gens qu’elle côtoie génère des l’émotion qui reste indélébile.  Ce projet écrit avec passion était en phase finale de post-production. La productrice du film m’a assuré qu’elle fera tout son possible pour le voir finalisé et abouti. C’est une femme qui honore ses engagements. Jean Genet reviendra sous le regard de Dalila Ennadre avec le soutien de Lamia Chraibi.
Pour Dalila Ennadre, il ne s’agit pas de filmer pour répondre à une commande.  C’est un auteur qui s’engage dans la réécriture du monde pour donner forme à une idée. Le documentaire qu’elle travaille avec empathie, portant un point de vue, témoignant sur son époque, loin de tout exotisme, aux antipodes d’une esthétique à la carte postale. Dans ses films, la primauté est donnée aux hommes et aux femmes face à leur destinée. Puisant dans des sujets sociétaux, elle refuse le voyeurisme, privilégiant la posture d’écoute. Son film, J’ai tant aimé, en est une parfaite démonstration. Le sujet relève après coup d’une déconstruction de l’imagerie coloniale. En abordant l’histoire de Fadma, engagée par les autorités coloniales comme travailleuse de sexe au service des militaires français  dans leur guerre impérialiste en Indochine, Dalila Ennadre lève le voile sur une des pratiques les plus scandaleuses d’un empire colonial sur le déclin. Dalila Ennadre, pour rapporter cette histoire, est allée chez Fadma au cœur du Moyen Atlas marocain. Elle l’a écoutée, elle l’a filmée dans son environnement naturel, au milieu des champs et des arbres ; un milieu d’où elle a été arrachée pour être embarquer dans une guerre au bout du monde. Elle a filmé son corps (Un corps aux tatouages ancestraux mais portant les stigmates d’une autre violence) ; ses gestes, ses silences, ses éclats de rire…Filmés avec empathie,  avec une caméra pudique qui prend ses distances sans inflation de mouvements ni de gros plans excessifs. Deux scènes me semblent emblématiques de cette démarche. La scène du thé en ouverture : la caméra est là comme un personnage qui regarde les préparatifs du thé. La mise en scène sobre et discrète met en place l’ambiance, instaure ce qui sera le rythme du film ou si j’ose dire, sa ligne éditoriale : prendre son temps pour écouter l’histoire de cette femme dans sa rencontre fracassante avec la grande histoire. L’autre scène est située dans les parages des cascades d’Ouzoud. On retrouve Fadma au milieu des marches qui permettent d’escalader la colline qui mène aux chutes d’eau ; les promeneurs de dimanche montent les marches alors que Fadma est assise en mendiante, attendant l’aumône. Un contraste saisissant d’une grande éloquence : d’un côté le mouvement d’une histoire en cours, celle de ces gens qui s’en vont et de l’autre le statisme d’une histoire finie, celle de Fadma qui reste enfermée dans ses souvenirs et de son récit extraordinaire ; notamment quand elle raconte son voyage en hélicoptère, blessée dans les tranchée, elle a été évacuée vers l’hôpital. Cela ne l’a pas empêchée de demander au militaire français de lui permettre de s’approcher du hublot pour voir le monde d’en haut.   Tout le personnage est là : ce désir d’embrasser le monde.
Le film n’est pas une clôture. Fadma assoiffée d’amour ne regrette rien. Certes, elle aurait aimé avoir pu garder des documents pour réclamer réparation aux autorités françaises pour bénéficier du statut d’ancienne combattante. Mais ses vicissitudes avec les hommes en ont décidé autrement (l’une de ses connaissance éphémères lui a brûlé ses papiers). Cependant l’espoir est là avec la présence de l’un de ces deux enfants adoptifs Azzedine dont le regard azur est prometteur.

Albachado de Hassan Aourid

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