mercredi 4 janvier 2017

cinéma: bilan 2016

2016 : la défaite de l’intelligence
Sur quel bilan nous fêtons un nouvel an ? Peut-on  concentrer le rituel flashback de fin d’année sur le cinéma en dehors du climat général qui règne dans le pays et dans le monde ? Ne s’agit-il pas d’un même circuit d’images ? Celles du cinéma se nourrissant et réfléchissant les images du monde ? Ce ne sont plus alors des images innocentes. L’un des livres marquants que j’ai lus l’année écoulée et l’opus du cinéaste Jean-Louis Comolli intitulé justement Daech, le cinéma et la mort. La violence de quelques images a fini par contaminer toutes les images ; voir la violence hyperstylisée de deux films marocains sortis en 2016 : les larmes de Satan et a mile in my shoes. On n’est plus dans le cinéma mais dans la repoduction d’un « certain cinéma » du monde
  Je suis tenté dans cette perspective de rejoindre le constat établi  par nos confrères des Cahiers du cinéma, la revue parisienne qui relève sous la plume de son directeur  de rédaction : « nous sommes meurtris, car c’est la défaite de l’intelligence ».  Un simple tour d’horizon nous montre que 2016 s’en va, nous léguant un champ de ruines. De grands cinéastes américains se disent atterrés par les résultats des élections présidentielles de leur pays qui ont mis à la tête de la plus grande puissance militaire du monde un businessman sans expérience ni dimension intellectuelle. Chez nous la classe politique offre un sinistre spectacle autour de la formation d’un nouveau gouvernement rendant dérisoire la réussite de l’exercice démocratique du 7 octobre.
Ici et là, des événements, des comportements mettent à nu les limites de nouvelles élites incapables d’offrir autre chose que la course au succès facile, à la posture et à la mise en valeur de l’égo. Au point qu’un philosophe canadien a rédigé un livre pour décrire la médiocrité généralisée qui sévit partout : les médiocres ont pris le pouvoir dit-il, dans la politique, l‘entreprise….A méditer.
C’est pour dire que le cinéma, tout compte fait, n’évolue pas dans un écosystème favorable. Au Maroc, la dépendance de plus en plus directe de l’organisme du cinéma (le CCM) du département de tutelle, à savoir le ministère de la communication s’avère désormais un handicap majeur. Il se trouve que le bilan de cette année écoulée coïncide aussi avec la fin du mandat de l’ex-ministre de la communication. Ces années  ne sont pas des années glorieuses pour cinéma marocain. Il n’est pas étonnant qu’il ait été élu dans une région où il n’y a plus de salles de cinéma depuis belle lurette. Déjà les professionnels du secteur regrettent ses prédécesseurs.
Mais au-delà du cadre politique, l’année 2016 a démontré d’autres lacunes du cinéma marocain. Le fonds d’aide et l’avance sur recettes sont dévoyés de leur objectif initial. Les festivals de cinéma dont la multiplication avait fait, un certain instant, illusion, traversent pour la plupart une crise structurelle grave qui appelle un tri et une nouvelle approche de la subvention publique. L’augmentation du nombre des festivals, perçue au départ comme un vecteur de cinéphilie s’est révélée dans sa progression inversement proportionnel du public du cinéma. Les festivals ne dopent pas la culture de cinéma car ils n’ont pas réussi à construire leur propre public.
Sur le plan du cinéma stricto sensu, l’année 2016 n’ pas été celle de grandes révélations ni de révélations tout court. Le court métrage s’enlise dans une médiocrité et le long métrage cède à la tentation populiste et démagogique. Le palmarès du festival national du film en février 2016 a été dans ce sens un constat accablant en mettant en avant un cinéma tape à l’œil : prépondérance de l’image travaillée pour elle-même au détriment du plan ; le recours au montage « attraction » pour neutraliser toute velléité de distanciation chez le spectateur.  On est passé d’un cinéma d’auteur, dont le référent est la cinémathèque à un cinéma de faiseur d’images dont le paradigme fondateur est youtube.
Mes coups de cœur  de 2016


1)  Toni Erdman de Maren Ade, film austro-allemand, une brillante comédie sur les mœurs du capitalisme et ses figures modernes, les managers et les coaches. Un père sexagénaire part à la reconquête de sa fille pour la sauver des méandres de sa vie au service de la grand finance. Un parcours de redécouverte mutuelle dans une ambiance de satire et dérision. Une autre raison personnelle de ce coup de cœur l’héroïne s’appelle Inès… comme ma fille qui s’apprête elle aussi à embrasser la carrière de consultante financière. Elu meilleur film de l’année, Toni Erdman a été plébiscité également par la critique internationale.  Il devrait être visionné cent fois par certains de nos cinéastes…


2)  Starve your dog de Hicham Lasri. Le film le plus politique de notre filmographie…sans avoir pour sujet la politique. oui, il s’agit de Driss Basri mais le film n’est pas une biopic ; filmé en surimpression avec un regard sur le réel sans cesse biaisé par l’irruption de l’irréel.    
3)  The donor de Zang Qiwu, Chine. Une leçon de mise en scène ou comment le mélodrame est sublimé par le regard d’un cinéaste attentif aux mutations d’une urbanité qui écrase les sentiments humains.
4)  Mimosas, la voie de l’atlas de Oliver Laxe, Espagne-Maroc : un voyage mystique, contemplatif, ludique dans un Haut-Atlas inédit.
5)  3000 layal de Mai Masri, Palestine. Une prison israélienne, des prisonnières politiques palestiniennes, des détenues israéliennes de droit commun et un enfant palestinien qui naît dans cet univers clos. Maï Masri confirme.


dimanche 25 décembre 2016

Tarfaya ou la marche d’un poète, il y a cinquante ans


Ode à l’errance esthétique

C’est un film emblématique d’une époque prometteuse du cinéma marocain : il y a cinquante ans (196), en effet, des jeunes cinéastes fraîchement diplômés (la 18ème promotion de la célèbre école parisienne de cinéma, l’IDHEC) collaboraient au tournage d’un court métrage qui marquera les cinéphiles, Tarfaya ou la marche d’un poète. Le générique nous apprend que le film est co-réalisé par Tazi et Bouanani même si beaucoup d’autres observateurs l’attribuent uniquement à Bouanani. Feu si Ahmed en a signé le montage et le texte très poétique de la voix off, Rechiche était à la prise de son.  Dans certaines de ses interviews, Ahmed Bouanani aimaient dire qu’il avait fait beaucoup de films signés par d’autres…mais c’est une question que trancheront les historiens de cinéma. Aujourd’hui, Tarfaya ou la marche d’un poète honore le court métrage marocain.
Le film d’une durée de 20 minutes, en noir et blanc aurait mérité d’être célébré à l’occasion de son cinquantenaire, par exemple à Laayoun où cette semaine se déroule une manifestation dédiée au documentaire sur l’espace et la culture sahraoui.  D’autant plus que le film ne manque pas de vertus didactiques ; il constitue une bonne opportunité pour les jeunes réalisateurs qui se confrontent, souvent pour la première fois, au documentaire et le documentaire thématique en particulier. Il faut une rééducation du regard pour le libérer du formatage du tout visuel (ils voient les images sur Youtube). D’autant plus que beaucoup de réalisateurs sont marqués par leur collaboration avec la télévision. Celle-ci impose une vision fausse du documentaire. Ce qu’on y voit ce sont des reportages de société marqués par la grammaire télévisuelle à savoir  tourner vite ;  hyper-dramatisation ; goût du sensationnel et sujet dicté par l’air du temps. Tarfaya est aux antipodes de cette démarche.
Pour Bounani, on ne pouvait aborder l’espace saharien en dehors de l’angle de la poésie. Dès le titre, cette référence double est convoquée : un lieu, Tarfaya qui renvoie à des images qui confinent à la mythologie du désert, de la mer et de la rencontre de l’autre ; la marche d’un poète renvoie à la figure de l’errance : les grands espaces du désert sont une invitation permanente au voyage,  à la méditation, à l’inspiration. Les images physiques sont le levier des images rhétoriques.  Le film n’échappe pas à cette approche ; le court métrage épouse lui-même la forme de son contenu. Ce n’est pas un documentaire pur ; et ce n’est pas une fiction classique ; son écriture reste cependant marquée par ce que j’appellerai une éthique du documentaire : la caméra n’est pas envahissante ; le film a une durée de 20 minutes mais il donne l’impression qu’il dure plus car il est porté par une logique du temps qui est celle de son sujet. Dès la séance d’ouverture le ton est donné : on filme les gens et les objets avec empathie ; la caméra intègre cette communauté qui s’installe. L’enfant est au centre du récit ; c’est lui que nous accompagnerons, une fois devenu adulte, dans sa quête de ce grand poète censé l’initier à la magie des mots. Cette quête de l’inspiration poétique est à lire comme une parabole de la recherche esthétique du jeune cinéaste lui-même. Le jeune Khaled qui traverse les espaces n’est-il pas à l’image de cette jeune génération de cinéastes qui arrivent cherchant à inscrire un langage universel, le cinéma, dans des codes culturels. Au terme de sa quête Khaled arrive trop tard, le poète tant recherché n’est plus là ; il n’est qu’un symbole ritualisé par des célébrations triviales (le geste de Khaled refusant de voir le sang de l’animal sacrifié). Mais ce n’est pas une quête perdue, elle a été en elle-même un parcours initiatique. Le jeune poète a trouvé  sa voi(e)x en lui-même. Comme le jeune cinéaste.
Film produit par une institution officielle, le CCM, il réussit à répondre à la commande sans se réduire à un reportage institutionnel.  Il réussit par exemple à nous faire découvrir, dans son aspect documentaire stricto sensu, cette belle région du pays,  y compris en recourant à des images officielles d’archives sur la libération de Tarfaya, insérées intelligemment dans un dispositif de visionnage kaléidoscopique que l’on retrouvait chez des marchands ambulants dans les souks. Un dispositif qui comporte déjà des clins d’œil   au cinéma que prônera Bouanani toute sa vie.

Mohammed Bakrim 

vendredi 16 décembre 2016

festival national du film sur l espace saharien

Le festival de trop
Annoncée pratiquement à la dernière minute, la nouvelle édition du « festival national du film documentaire sur la culture, l’histoire et l’espace sahraoui » (l’intitulé le plus long des festivals du monde !!) se  tient à Laayoun du 19au 22 courant dans une quasi discrétion. Cela donne déjà une idée sur la pertinence d’une manifestation née sous des auspices idéologiques loin de toute considération cinématographique. Déjà la première édition avait été un échec aussi bien sur le plan artistique qu’organisationnel ; et le pauvre jury impliqué avait essayé de sauver les apparences et s’est contenté de timides recommandations appelant à une révision des critères qui président à la sélection des films inscrits au programme. Des films produits pour la circonstance alors qu’un documentaire suppose des années de travail et de recherche.
 Sur le plan organisationnel et malgré l‘expérience des cadres du CCM mobilisés dans de dures conditions, les observateurs objectifs ont noté d’énormes dysfonctionnements à tous les échelons de la vie d’un festival (accueil, hébergement, ponctualité…). Normal pour une manifestation pilotée à partir de la capitale en contradiction avec le principe même de la régionalisation. Un festival délocalisé, clé en main.  
En fait, ce festival est une erreur. C’est une fausse bonne idée. Une initiative malheureuse de l’ancien ministre de la communication qui est parti d’un postulat erroné, dénotant sa méconnaissance du cinéma marocain. En effet M. Khalfi racontait à ceux qui voulaient l’entendre qu’il s’agissait pour lui d’agir pour « réconcilier le cinéma marocain et la cause nationale » (sic !).
   On sait que le sujet est récurrent et revient sous une forme ou une autre dans l’espace public. Aussi bien pour le court métrage comme pour le long, pour le documentaire comme pour la fiction, la question nationale est l’objet, implicitement ou explicitement, de traitement cinématographique diversifié. Faut-il rappeler, dans ce sens,  les documentaires réalisés dans la ferveur patriotique qui a accompagné la Marche Verte ; je cite à ce propos le long métrage de feu Mohamed Lotfi, La Marche Verte (1975) et le court métrage portant le même titre de Souheil Benbarka.
Pour la fiction, il y a lieu de citer le très beau court métrage de Hassan Legzouli, “Quand le soleil fait tomber les moineaux“, « l3adrej » (1999), entièrement tourné dans un village de Moyen Atlas, avec les habitants jouant leur propre rôle. Beaucoup de jeunes de ce village sont des militaires mobilisés dans la guerre imposée au pays. L’un des moments forts du film est la scène de l’arrivée de deux représentants des autorités chargés d’informer une famille de la mort de ses deux enfants dans la guerre. Le tout filmé avec justesse et distance qui n’exclut pas l’émotion...  
En fait, il ne  s’agit  même pas de discuter cet argument fallacieux en faisant l’historique du cinéma marocain car nous sommes en face tout simplement d’un geste politicien dicté au ministre par des conseillers cherchant à pallier  l’absence de programme  par des propositions caressant l’opinion du ministre dans le sens de son idéologie. Sauf que ce faisant, ils ont repris à l’égard de la question nationale la logique de Basri qui avait fait tant de mal à la cause qu’elle veut servir en encourageant une forme d’économie de rente remise en question par les nouvelles orientations royales. Avec un nouveau fonds d’aide dédié d’une manière discriminatoire aux films sur le sahara, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de « chasseurs de prime » pour reprendre une formule popularisée par feu Mostafa Mesnaoui.
Cette discrimination, toute positive qu’elle se veut être,  suscite l’ire des expressions culturelles autres que le hassani. Les Amazighs sont en première ligne pour revendiquer un fonds similaire. Et ils sont dans leur droit de réclamer une discrimination positive à l’égard des films documentaires sur la culture amazighe. Quand on ouvre la boîte de Pandore….
Le plus naturel aurait été de verser les dix millions de dirhams dans la cagnotte du fonds d’aide national qui gère l’avance sur recettes en le réorganisant pour instaurer une quatrième session dédiée spécifiquement aux premières œuvres et au documentaire.
Il est dommage que la profession ne soit pas suffisamment organisée et unie pour savoir dire non aux initiatives qui, in fine, lui sont  nuisibles. Il fallait en 2012 dire non au livre blanc qui a engendré une année blanche de la production ; dire non à la mascarade des assises dont les résolutions sont restée lettre morte (la preuve on se réunit encore pour adopter de nouvelles résolutions).
J’ai parlé d’une année blanche pour 2012, en fait, il s’agit de quatre années noires qui viennent d’être « consacrées » à Marrakech…et ce n’est pas les mirages de Laayoun qui pourraient faire illusion sur un triste bilan.  Les chiffres des entrées de 2016 viendront conforter les uns ou démentir les autres.   


mardi 13 décembre 2016

Abdellah Mesbahi in memoriam

Feu Abdellah Mesbahi



Je souhaite tout d’abord féliciterla Fondation du Festival International du Film de Marrakech pour cette belle initiative et remercier son Président, Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid, ainsi que ces deux vice-présidents,  M. Faïçal Laraichi et Sarim El Haq Fassi Fihri. Cette initiative a une forte portée symbolique aussi bien sur le plan humain que professionnel.
Nous honorons la mémoire d’un des pionniers du cinéma marocain, feu Abdellah Masbahi. Qu’un Festival aussi important que celui de Marrakech rende un tel hommage, témoigne, une fois de plus, de l’intérêt que le Festival porte au cinéma marocain. Les hommages posthumes qu’il rend cette année sont hautement symboliques puisqu’ils évoquent la mémoire de deux cinéastes, Abdellah Masbahi et Abbas Kiarostami. Leurs parcours et leurs choix sont très différents mais ils sont unis par l’amour que chacun d’entre d’eux porte, à sa manière, au cinéma.C’est cette passion pour le cinéma qui a poussé le Festival de Marrakech à les célébrer. Ce Festival de grande envergure n’oublie pas ses amis.
Abdellah Masbahi est en effet un grand passionné de cinéma. On dit qu’il y a ceux qui « habitent le cinéma » et ceux qui sont habités par le cinéma. Et Abdellah Masbahi est de ces derniers, car on ne peut pas dissocier entre sa vie et le cinéma ni entre le cinéma et sa vie.
Abdellah Masbahi, décédé à la fin de l’été dernier, est né dans la ville d’El Jadida. Cette ville moderne par excellence a enrichi la scène culturelle marocaine grâce à une brillante élite de créateurs dans tous les domaines. C’est dans cette ville ouverte et multiculturelle que Masbahi a décidé de faire du  cinéma un choix de vie. Pour cette raison, il s’est rendu à Paris à la fin des années cinquante et y  a reçu une formation de théâtre et de cinéma.
A son retour au Maroc, il a occupé un certain nombre de fonctions administratives dans le domaine du cinéma, mais son ambition était autre ; aussi s’envolât-il pour le Moyen Orient. Ce fut un tournant  décisif car il prit conscience de la nécessité d’un cinéma ouvert sur le public et sur ses préoccupations.
Dans les années soixante-dix, dite«  décennie des auteurs », alors qu’un groupe de jeunes cinéastes marocains remettait en cause le langage cinématographique pour créer un discours plus esthétique et radical, Abdellah Masbahi a, quant à lui, fait le choix d’utiliser le langage cinématographique dominant - dans sa variante égyptienne- pour toucher un public plus large.
Et c’est ainsi qu’on peut dire, de manière tout à fait objective, qu’il était porteur d’un projet cinématographique intégré et cohérent, dont les éléments peuvent se résumer ainsi : « pour un cinéma populaire et social à vocation internationale ».
Pour ce faire, il a concentré tous ses efforts sur trois domaines principaux :
La production : il a diversifié ses productions en vue d’une industrie cinématographique arabe commune.
La thématique : il s’est très tôt intéressé à des thèmes brûlants tels que l’hypocrisie sociale, la drogue, le radicalisme religieux, le conflit géostratégique.
Le casting : il a été l’un des premiers à faire travailler ensemble des stars locales et internationales, comme Abdelhadi Belkhayat et Souad Housni, dans une association unique en son genre.
Un projet cinématographique qui a connu aussi bien des succès que des échecs, qui a suscité débats et controversesmais qui fait, aujourd’hui, partie du patrimoine cinématographique marocain.
Abdellah Masbahi, aux multiples talents, ne nous a pas légué un seul projet. Il nous a laissé un autre projet, humain cette fois-ci, et c’est peut être l’une de ses meilleures productions. Nul doute que ce projet, par contre, fait l’unanimité. Il s’agit de la talentueuse, Imane Masbahi, réalisatrice, productrice et distributrice de films.
Je salue la mémoire du défunt et souhaite plein succès à Imane, qui perpétue l’héritage de son père. Je souhaite longue vie au cinéma marocain et à notre festival de Marrakech !

(texte traduit par les services du festival)



jeudi 24 novembre 2016

le film marocain à Marrakech



les réseaux sociaux ont tendance à s'emballer rapidement; ils ont peur du vide; ils vivent de buzz, celui de jour concerne la compétition officielle du festival du film de Marrakech;  cela m'inspire trois observations résumées rapidement:
UN: on a tendance à confondre cinéma et jeux olympiques; un festival de cinéma n'est pas une compétition sportive; l'hymne d'un pays n'est pas chanté quand un film gagne. les films représentent d'abord leurs auteurs, et le mode économique dominant aujourd'hui fait que les films sont financés par  plusieurs guichets émanant de centres différents;Qatar n'a pas de cinéma mais il est omniprésent dans beaucoup de festivals grâce aux films qu'il contribue à faire exister
Deux :  l'absence d'un film "marocain" est une situation normale du point de  vue artistique; aucune loi écrite n'oblige les organisateurs à imposer tel film ou tel autre sinon le festival serait d'une autre nature, "un appareil idéologique d'Etat,"par exemple. et on refuse ce statut pour Marrakech 
Trois: cette situation est certes inédite mais on la  voyait venir; cette absence renvoie  au cinéma marocain  l'image de sa propre réalité; une image peu reluisante; il y a un malaise réel et la balle est dans le camp de la profession et surtout des cinéastes. ce signe éloquent est à décrypter au service de plus de travail et de rigueur.  Il y a des cinématographies qui sont passées par le même état; il faut savoir en tirer les conclusions car le cinéma est une dynamique: absent cette année, le film marocain peut remporter l'étoile d'or une autre fois...Il faut juste ne pas se tromper de diagnostic et ne pas rester enfermé dans la logique éphémère des réseaux sociaux, Matrix  des temps modernes 
Mohammed Bakrim, critique de cinéma

mardi 6 septembre 2016

société surveillée, société totalitaire


La société de délation

« Ayez des espions partout ! » Sun Tzu (L’Art de la guerre)


Un reportage, plus proche plutôt de la publi-rédaction, du jt de la première chaîne et un spot promotionnel du comité  national des accidents de la circulation routière nous  disent, en filigrane, les prémices  de la nouvelle société qui se dessine dans les  confins de la mutation numérique. Le premier nous rapporte non sans une dose de fierté la description de l’entrée en vigueur du nouveau gadget dont se sont équipés les éléments de la gendarmerie royale chargés du contrôle de la circulation sur les grands axes routiers. Il s’agit d’une mini-caméra portée par l’agent et qui filme toute opération menée par celui-ci à l’égard d’un éventuel contrevenant. Le commentaire du journaliste comme les déclarations des gendarmes et de quelques citoyens choisis à une station de péage ont tous été unanimes pour vanter les mérites de cet « œil » qui vient contrôler les uns et les autres. Les protéger nous explique-t-on. Les uns, les usagers de tout abus possible et les représentants de l’autorité de toute « agression ou violence » -sic- émanant des citoyens. En termes de publicité, on ne peut faire  mieux ! D’autant plus que côté casting pour le choix des deux agents de la loi, la représentante de la gent féminine était imposante par sa beauté et son charisme. Un charme qui a fait certainement oublier au journaliste de prendre de la distance par rapport à son sujet et de se poser d’autres questions notamment vis à vis de l’intrusion de cet œil dans la vie des gens et la question centrale du droit à l’image (mon image est une donnée personnelle : sa conservation, son utilisation ou sa diffusion dépendent de moi).
Le spot du comité de prévention des accidents de la circulation est lui plus explicite encore dans sa logique de surveillance : il invite tout simplement les citoyens à la délation pure et simple. On voit en effet des voyageurs dans un bus. Il fait beau ; les gens sont beaux comme dans un conte. Le méchant c’est le chauffeur. Ayant apparemment commencé à conduire avec imprudence, l’un des voyageurs appelle un numéro pour rapporter le méfait. Et comme dans un joli conte pour enfants, le message est arrivé entre de bonnes mains…puisque rapidement une équipe du contrôle routier a intercepté le conducteur fautif et l’infraction a été confirmée par le « mouchard » dont sont équipés les véhicules. Un plan révélateur vient clore ce récit en superposant l’image des deux « mouchards » : l’humain et le technique.
Moralité des deux séquences : pour arriver à bon port, il faut que quelqu’un rapporte. Là une caméra, ici un téléphone. La sécurité, oui mais à quel prix ?
Ces deux exemples (je peux en rapporter une multitude) sont les indices révélateurs d’une dérive sociétale dangereuse portant atteinte à l’intégrité des individus. Nous entrons petit à petit dans ce que des sociologues appellent désormais « la société de surveillance ». Une société obsédée par le contrôle et ne cesse de développer des mécanismes de surveillance avec une confiance aveugle dans les gadgets que met à sa disposition la révolution numérique. La recrudescence de ces formes multiples de contrôle et de surveillance fait de chaque citoyen un suspect potentiel. L’espace public est devenu une sorte de western où chaque « cowboy » est muni d’un téléphone, d’une caméra…prêt à dégainer pour transformer tout acte de la sphère privée en acte public. Dans des sociétés où le sur-moi civique est embryonnaire voire inexistante, ce paradigme techno-sécuritaire devient un déni des valeurs fondatrices que sont la liberté et la sécurité de chaque individu. Un sentiment totalitaire en résulte. La littérature et le cinéma ont déjà anticipé cette société livrée à la surveillance et à la délation, à l’œil omniprésent de big brother. Je renvoie ici à deux titres mythiques : 1984 de G. Orwell et Minority report de Steven Spielberg.

Comme nous sommes à la veille d’un scrutin législatif important, les citoyens soucieux de leur liberté et  de leur intimité devraient se mobiliser pour inciter les futurs parlementaires à éditer des lois qui protègent le droit à l’image, le droit à l’anonymat et à la vie privée. En leur rappelant ce conseil de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre. Et finit par perdre les deux ».

vendredi 2 septembre 2016

Livres de Abdallah Laroui

Leçon de choses
« Apparemment tout change sauf cette ambigüité »
A.L



« Lecteur paresseux, s’abstenir » ! Voilà bien  un avertissement à adresser aux lecteurs  et à mettre en exergue des deux nouveaux ouvrages du professeur Abdallah Laroui : « Le nationalisme marocain » et « Istibana ». Les deux livres non seulement prolongent un projet historique et philosophie qui a déjà fait ses preuves mais s’inscrivent dans une démarche nouvelle dans le parcours du professeur Laroui, incontestablement le plus grand intellectuel marocain vivant. Démarche nouvelle d’abord sur le plan éditorial et inédite dans la mesure où ce sont deux livres publiés quasi simultanément, l’un en arabe et l’autre en français mais tous les deux portés par la même interrogation autour de ce qui fait le nationalisme marocain. Le premier, Le nationalisme marocain porte les questions de l’auteur à deux grandes figures du nationalisme marocain, Abderrahim Bouabid et Allal El fassi, le deuxième transfert le même questionnaire (d’où le titre en arabe Istibana) vers l’auteur lui-même dans une sorte d’auto-interview. Un effet miroir instaurant un dialogue au-delà des générations, des postures et des contingences. De fait, ce miroir est tendu vers l’ensemble de la société marocaine, ses élites particulièrement et ce n’est pas du tout un miroir qui triche. Loin de tout narcissisme, de toute complaisance…il renvoie une image qui invite à réfléchir autour d’interrogations fondatrices.
On entre aisément dans les deux livres ; on les lit avec délectation…mais c’est une première couche d’impressions. Ce sont en fait des gisements qui évoluent en fonction de la relecture et des outils que l’on y met pour une recherche fructueuse. Ils font appel à un lecteur complice ; impliqué ; car les informations distillées le sont souvent par allusion, clin d’œil. Une lecture fondée sur un prérequis quasiment de nature encyclopédique. Un savoir partagé entre l’auteuret son lecteur. La première interrogation qui s’impose à la première lecture est : de quoi s’agit-il ?  Dans quel  genre on peut cataloguer les deux ouvrages ? Des essais autobiographiques ? Des essais d’histoire ?
Je m’étais déjà confronté à ce genre de questionnement face à un autre texte de Laroui, tout autant énigmatique « l’homme du souvenir », texte « dramatique » en arabe, présenté en couverture comme « dialogue télévisuel » et qui se laisse lire comme une pièce de théâtre et qui en fait se pose comme un texte hybride ou plutôt transgénérique.  Mais le plaisir est le même.
De quoi s’agit-il alors dans ce nouveau cas de figure ? Sur un plan éditorial, les deux ouvrages sont avares en paratextes : peu de références de contextualisation ; peu de notes infrapaginales…Laroui nous fait confiance y compris pour détecter le non-dit et les interrogations en suspens.
Le nationalisme marocain en termes de contenu, consiste en des notes prises par l’auteur lors de ses interviews avec Abderrahim Bouabid et Allal El Fassi . Interviews enrichis par des textes d’époque, tirés des archives de l’auteur notamment une lettre de Mohamed Al hajoui datée de 1933 et des extraits d’articles de robert Montagne et de l’orientaliste Evariste Lévi-Provençal. Pour Istibana, Abdallah Laroui nous donne cette indication «  j’ai pris la peine de répondre à mon tour, aujourd’hui, aux questions que j’avais posées à mes aînés ; j’ai jugé plus approprié de publier ces réponses à part sous le titre Istibana ». Deux livres, un même scénario. Un même enjeu : le nationalisme en général et le nationalisme marocain en particulier. Il y a l’empreinte de l’historien, du philosophe mais comme il le dit lui-même, c’est l’historien des idées qui en dernière instance a mené les commandes. Pour réfléchir : le nationalisme qui est l’idéologie naturelle de l’Etat-nation, est-il condamné à s’affaiblir pour finalement disparaître ?
Le Maroc est au cœur de ce débat : des Saadiens précurseurs d’un nationalisme vertical (nord-sud) aux nouvelles communautés virtuelles qui préconisent de nouvelles appartenances, ses atouts et ses doutes sont revisités avec distance certes mais aussi avec beaucoup d’empathie.

Mohammed Bakrim

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...