samedi 23 janvier 2016

Le quartier Habous, lieu de l'entre-deux

L’icône d’une ville sans mémoire
« La capitale économique, la métropole blanche, la citadelle ouvrière »…d’emblée le discours dominant sur Casablanca l’inscrit dans un devenir de modernité et trahit son déficit de mémoire. Une cité sans histoire ou plutôt qui écrit son histoire « en direct », en mouvement traduisant la dynamique de tout un pays. Ville de commerce, de l’industrie, de la bourse mais également des émeutes et des  mouvements sociaux et civiles. Ses origines amazighes, on disait Ann Fa, relèvent de l’archéologie et se perdent dans les vestiges d’un passé à réinventer…Et pourtant un quartier se distingue dans cette uniformité imposée, le Habous.


Les urbanistes le situent parmi les trois grandes composantes architecturales de la ville : La Medina, accolée au port et seule trace historique précoloniale ; la ville moderne, celle du 20ème siècle et du capitalisme périphérique et le Habous appelé paradoxalement Nouvelle Medina.  Car il n’est pas intégré dès sa conception à la ville européenne et il ne reprend que partiellement le schéma d’une médina à l’instar de celle de Marrakech, de Fès, d’Essaouira. Un espace de l’entre-deux, en somme, forgeant son originalité par son architecture néo-coloniale portée par un principe, celui de respecter la mémoire de l’autre, en l’occurrence celle des « indigènes ». Une médina aux portes des banlieues populaires et jouxtant le palais royal et le quartier résidentiel du Méchouar. Mais très vite cette dimension traditionnelle a été investie par la population casablancaise qui l’a érigée en un lieu de commerce, de recueillement et de villégiature. C’est le centre apaisé d’une ville bouillonnante   où se côtoient le sacré et le profane ; le commerce, la gastronomie et la culture.
Sa structure spatiale inspirée des villes impériales fait du Habous que ce n’est pas un lieu pour circuler mais pour déambuler ou plutôt « médiner » pour user du joli concept forgé par Feu Abdelwaheb Meddeb. Pour flâner, tout simplement. Ce n’est pas un hasard si les casablancais l’ont élu quasiment en un lieu de « pèlerinage » pendant le mois de ramadan, joignant l’utile et l’agréable, notamment pour ceux arrachés à leur médina d’origine…C’est encore  là où le touriste pressé qui n’a pas le temps de visiter le pays profond, vient pour sa dose d’exotisme à portée de croisière.
Le Habous c’est aussi une structure portée par une géométrie « féminine » combinant intérieur et extérieur, fermeture et ouverture. Un espace pudique, voilée, les maisons sont tournées vers le patio ; les fenêtres sont rares et les portes très petites et hermétiques. C’est l’espace du secret et de la discrétion renforcée par des ruelles qui tournent sur elles-mêmes et des arcades qui réduisent l’ampleur de l’espace. Bref une ambiance expressionniste qui favorise le jeu de lumière et d’ombre…on n’est pas surpris alors si les cinéastes marocains (Lagtaâ, Benjelloun…) ont en fait un « acteur » majeur de leur film. Le Habous constitue une dramaturgie qui peut se lire dans sa richesse visuelle et fragmentée comme une métaphore du  récit des personnages condamnés à l’errance, à la quête.


On peut y accéder par plusieurs entrées. Selon le programme que le visiteur a établi pour sa visite. Il y a un côté gastronomique ; les friands des brochettes au feu de bois sont largement servis…il y a une entrée commerciale donnant accès aux marchands des costumes traditionnels, très prisés lors des fêtes religieuses et il y a une entrée intellectuelle du côté des librairies et des maisons d’édition. On peut affirmer sans risque d’erreur que le Habous compte la plus grande concentration de livre au mètre carrée. On peut ainsi acquérir le dernier livre rare, siroter son thé à la menthe au café qui fait le coin face à la grande place .verdoyante…qu’il faudrait certainement interdire aux véhicules ; mais on est à Casablanca.

Aucun commentaire:

Albachado de Hassan Aourid

  L’intellectuel et le pouvoir ou la déception permanente ·          Mohammed Bakrim «  Avant d’être une histoire, le roman est une in...